
La fièvre des peptides ne promet pas seulement de changer les corps : elle propulse une économie entière. Gros plan sur les acteurs qui ont capté la valeur, des startups de conciergerie santé aux anciens fournisseurs de cartels.
Dans notre première partie, nous avons décrit comment des millions de personnes ont commencé à s'auto-médiquer avec des peptides non approuvés, poussées par la quête de perfection, le désir de longévité, ou la méfiance envers le système de santé. Aujourd'hui, focus sur ceux qui en font un business.
San Francisco, printemps 2025. Superpower, une startup de vingt-cinq personnes dirigée par Max Marchione, 25 ans, annonce une levée de 30 millions de dollars en Séries A auprès de Forerunner Ventures. Le fonds, connu pour avoir soutenu des marques « millennials » comme Dollar Shave Club et Glossier à la grande époque du DTC, mise aujourd'hui sur la disruption santé. L’opération valorise l’entreprise à plus de 300 millions de dollars. L'offre de SuperPower ? En échange d’un abonnement à 199 dollars par an, une batterie de tests de biomarqueurs et l’accès via prescription à des peptides légaux : GLP-1, SS-31, sermoréline, tésamoréline. Et cela ne fait que commencer : « Lorsqu'un peptide sera légal, nous le commercialiserons », affirme Marchione.
Concierges de l’automédication DIY
Superpower ne se contente pas d'attendre que les molécules soient légales : elle veut aussi prendre part à la machine réglementaire qui les légalisera. Pour ce faire, elle a créé une division clinique, Superpower Medical Group of California, pour conduire des essais sur le BPC-157 et d'autres peptides avec un objectif déclaré : obtenir l'approbation de la FDA et devenir le seul endroit où ces molécules seraient légalement accessibles. Le test sanguin inclus dans l'abonnement se fait canal d’acquisition : Superpower identifie les déficiences de ses membres, puis recommande le protocole à acheter pour y remédier. « Un jour, les peptides pourraient devenir l'une des catégories de produits de consommation les plus importantes de tous les temps. Nous voulons être l'entreprise qui domine ce marché » , déclare Marchione à Business Insider.
Dans les bureaux de la startup, un tiroir du réfrigérateur de la cuisine a même été reconverti en stock de peptides. Des dizaines de flacons étiquetés « not for human consumption » voisinent avec des restes de déjeuner. Les injections de NAD+ sont proposées lors des réunions d'équipe. Quand un employé tombe malade, le CEO lui propose du thymosin alpha-1. Arielle Pardas, la journaliste de Business Insider qui l'interviewait, s'est elle-même retrouvée avec une seringue de retatrutide dans le bras, injectée par le fondateur en personne. Un collègue passant dans la cuisine a lancé, sans s'arrêter : « Reta ? Moi j'ai un protocole de 50 peptides ces jours-ci. »
Il n’est pas le seul à vouloir conquérir ce nouveau Far West. Startups de diagnostic préventif, cliniques premium, plateformes télémédicales… Tous veulent jouer aux concierges de l’automédication DIY, avec plus ou moins de services associés.
Function Health occupe ainsi un positionnement voisin, mais sans peptides en catalogue : pour 365 dollars par an, l’entreprise promet l’analyse de 160 biomarqueurs. Sa valorisation a atteint 2,5 milliards après une Series B de 298 millions de dollars fin 2025. En 2026, la plateforme a attaqué Superpower en justice, lui reprochant d'afficher « 100+ biomarqueurs analysés » alors que certains ne sont pas mesurés directement dans le sang mais calculés à partir d'autres résultats – nuance que Function qualifie de tromperie commerciale.
On citera aussi Hims & Hers, connue pour ses GLP-1 à prix cassés : cette plateforme de télémédecine américaine a racheté une usine de peptides en Californie en février 2025. Noom remonte aussi la chaîne de valeur : l'application de gestion du poids reconvertie en plateforme télémédicale a racheté Tailor Made Compounding, une pharmacie de préparation magistrale agréée dans 46 États. Enfin, Protocole, fondée par Delphine Le Grand et Cindy Yan, vient de lever 6 millions de dollars afin de proposer des protocoles peptidiques personnalisés pour la longévité, la performance et la santé métabolique, ciblant notamment les femmes.
Le « Fentanyl-to-Peptide Pivot »
Derrière ces plateformes, une couche supplémentaire capte aussi sa part : les fabricants chinois. Les importations américaines de peptides en provenance de Chine ont doublé en un an, à 328 millions de dollars sur les neuf premiers mois de 2025, selon le New York Times. La plupart des peptides sont produits par une douzaine d'usines concentrées à Shenzhen et Changsha (province du Hunan), puis distribuées par un millier de fournisseurs, selon le Financial Times, sans supervision réglementaire, alimentant aussi bien le gray market que les plateformes qui cherchent à se légitimer.
À cette économie de l'ombre s'est aussi greffée une infrastructure de paiement parallèle. Selon un rapport de Chainalysis, firme d'analyse de flux de cryptomonnaies, les vendeurs de peptides ont reçu 32 millions de dollars en actifs numériques au seul premier trimestre 2026, soit +159% par rapport au trimestre précédent. Si la tendance se confirme, le volume annuel dépassera 100 millions de dollars. Certains de ces fournisseurs ont un historique… Selon l'analyse, une partie d'entre eux produisaient auparavant des précurseurs chimiques de fentanyl. Un Fentanyl-to-Peptide Pivot, pour « capitaliser sur la hype et réduire leur risque opérationnel.»
Face à ce vide de traçabilité, une troisième catégorie d'acteurs a émergé : les testeurs indépendants. Finnrick, lancée en mars 2025 par Michael Carter et soutenue par Naval Ravikant (fondateur d'AngelList), propose une notation des peptides du marché gris, pour qualifier ce que contient réellement le flacon. Sur 2 378 échantillons testés auprès de 122 vendeurs, un distributeur avait zéro sémaglutide dans cinq de ses six flacons, rapporte le San Francisco Standard.

Un nouveau playbook ?
Et puis, enfin, il y a le segment haut-de-gamme. De la Clinique La Prairie (Lac Léman, de 22 000 à 52 000 euros la semaine selon le programme), au club de santé privé HOOKE à Londres (de 20 000 à 54 000 livres par an), en passant par le réseau de centres de longévité Fountain Life créé par le Dr Peter Diamandis et le guru de développement personnel Tony Robbins (21 500 dollars l'année), ces structures vendent une supervision médicale haut de gamme sur des protocoles que leurs clients pratiquent parfois depuis des années. Le phénomène s'installe aussi en France : Zoī, start-up fondée en 2020 et installée place Vendôme à Paris, propose des bilans préventifs complets à 3 600 euros, combinant imagerie avancée et biomarqueurs personnalisés. Leur valeur ajoutée ? Personnalisation, monitoring continu, sécurité clinique… mais aussi statut. Du côté de la science, c’est moins évident : la frontière entre médecine préventive et optimisation spéculative reste (délibérément ? ) floue.
Le cycle que nous vivons avec les GLP-1, puis avec les peptides, deviendra-t-il le playbook de toutes les disruptions sanitaires à venir ? La pression culturelle et l’inaccessibilité créent une demande que le circuit officiel ne peut absorber, de nouveaux acteurs émergent alors pour la capter – plateformes télémédicales, pharmacies de coumpoundage… –, la pression réglementaire s'organise, puis vient la normalisation au profit des mieux capitalisés. Hims & Hers a ainsi culminé à 418 000 clients pour ses GLP-1 compoundés avant que le laborataoire Novo Nordisk, fabricant d’Ozempic, après 130 poursuites pour vente non autorisée de sémaglutide compoundé dans 40 États contre des pharmacies de coumpadage, n'en fasse son distributeur officiel. Quelles seront les molécules du prochain cycle ? Peut-être la rapamycine, déjà prescrite « off-label » aux biohackers ; ou alors, du côté des psychédéliques, la psilocybine, déjà utilisée dans des retraites légales en Jamaïque, aux Pays-Bas et en Oregon, et dont Trump a accéléré la revue FDA par décret en avril 2026.





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