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« Schadenfreude 2.0 » : pourquoi on adore voir les robots se vautrer

Dans le sillage de la montée des plateformes IA, le robot humanoïde est devenu la nouvelle coqueluche de nos feeds vidéos, à mi-chemin entre la mascotte flippante et le punching ball humilié.

Cyril Hanouna aime montrer à ses fanzouzes, « qui c'est le patron ». Lors de sa dernière émission du mercredi 3 juin, l'animateur télé recevait Stéphane Bohbot, fondateur et CEO d'Inov8, une entreprise de distribution de produits connectés et notamment de robots humanoïdes G1 issus de la firme chinoise Unitree Robotics. Habillés en petits boxeurs, les deux machines devaient donner une démonstration de combats qui a vite tourné au pugilat avec l'animateur télé. Après les avoir accueillis avec un premier coup de pied qui a renversé l'une des machines - « une blague à 40 000 euros » comme le dira Stéphane Bohbot dans un rire jaune - l'animateur a enfilé des gants et distribué une série de coups de poing envoyant l'une des machines se cogner dans les gradins des spectateurs.

Les robots mettent les pieds où ils veulent...

La séquence est loin d'être anodine. Déjà parce qu'elle nous rappelle à quel point l'animateur de W9 aime faire des démonstrations de violence, réelle ou symbolique, mais aussi parce qu'elle s'inscrit dans une drôle de tendance globale. Depuis quelques mois, les vidéos montrant des humains en train d'affronter des machines, ou montrant ces dernières en train de rater certains mouvements ou dérailler de leur programme inondent littéralement les plateformes vidéo. L'une des dernières en date montre un autre robot chinois donner un coup de pied sauté dans l'abdomen d'un enfant pendant une parade au jardin botanique d'Ürümqi, dans le Xinjiang (Chine), le 1er juin dernier.

Deux mois plus tôt, une machine similaire donnait une gifle à un autre enfant lors d'une démonstration de danse dans la province du Shaanxi.

Attention à la chute

Ce n'est qu'une sous-catégorie parmi une myriade d'autres vidéos de ce genre. On peut aussi citer les nombreuses démonstrations de danse ou de courses durant lesquelles les humanoïdes perdent l'équilibre et s'effondrent, tels des enfants robotiques ayant bu de l'alcool en cachette. Outre les chutes, ce sont aussi les réactions des organisateurs qui ajoutent du comique. En Chine, pendant une démonstration de danse sur le morceau Billie Jean de Michael Jackson, le robot tombé est littéralement sorti de scène en étant traîné par le col par un organisateur.

En Russie, le premier robot humanoïde de la firme Aidol n'a pas fait trois pas (avec une démarche de vieillard alcoolique) qu'il tombe face au public. Très rapidement, les assistants (qui semblaient avoir prévu la catastrophe) débarquent sur scène pour jeter un drap noir sur la machine.

Un soft power angoissant

Si ces vidéos sont à première vue très drôles, il existe une autre explication derrière leur succès. La première, qui est loin d'être nouvelle, c'est le plaisir sadique que nous avons, en tant qu'humains, de voir des machines censées être l'incarnation de la technique et de la programmation, échouer. Bien avant les G1 et leurs galipettes ratées, il y avait ASIMO, le petit robot humanoïde de Honda qui avait déjà offert en 2006 l'une des premières grandes chutes virales de l'histoire. Lors d'une démonstration officielle à Tokyo, la machine avait dévalé un escalier devant une salle de journalistes. La vidéo avait alors tourné en boucle sur le web naissant et le ton était donné. Vingt ans plus tard, la même jouissance de voir des robots foirer vient s'activer d'autant plus que nous sommes dans une période de démonstration technologique intense, notamment de la part de la Chine qui en fait un point d'orgue de son soft power. Le 17 février dernier, la télévision chinoise CCTV4 avait diffusé l'émission Festival du printemps 2026 : Une célébration mondiale, durant laquelle une impressionnante démonstration de kung-fu avait été menée avec des humains et des robots.

S'ajoutent à cela les innombrables vidéos de démonstrations chinoises et américaines où les robots sont projetés au sol afin de montrer leur agilité et leur capacité à se relever rapidement, un type de contenu qui a tendance à générer des réactions d'angoisse et de crainte du genre « et si le robot décidait de se venger ? »

Interrogée par Vice, Kate Darling, chercheuse au MIT Media Lab et auteure de The New Breed, expliquait très bien d'où vient ce plaisir : « Il y a quelque chose de profondément rassurant dans l'échec de la machine parce qu'on lui a déjà prêté des intentions, un corps et une présence. Voir cette présence s'effondrer active les mêmes circuits de récompense que le schadenfreude — ce plaisir un peu honteux qu'on éprouve quand quelque chose ou quelqu'un de puissant mord la poussière. Plus la machine est présentée comme invincible, précise, supérieure — plus la chute est jouissive. » Et c'est pour ça que dans le cadre d'une grande angoisse concernant un hypothétique remplacement par les « clankers », cet article se termine par la démonstration robotique la plus glorieuse du moment : le robot 1X Neo, conçu pour la maison et équipé d'un logiciel d'intelligence artificielle complet, qui tente de charger un verre dans le lave-vaisselle. Il coûte 20 000 $.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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