
Aux États-Unis, le culte de la mère performative et élitiste cède la place à une figure maternelle plus décontractée, mais aussi plus fatiguée.
Elles ont entre 25 et 45 ans, laissent leurs gosses traîner avec les copains, ne paient pas forcément des cours de piano et n’ont jamais pris rendez-vous avec le professeur principal pour discuter de la moyenne pas vraiment au top de leur progéniture. Aux États-Unis, une nouvelle génération de mamans gagne en visibilité dans les médias et porte le nom de « beta mum » ou « type B mum ».
Sur les réseaux, les mères influenceuses comme Casey Neal ou Ashleigh Surratt montrent la voie : celle de mères aimantes et créatives, mais aussi mal organisées et bordéliques; des détails largement mis en avant et qui frappent par contraste avec les images des intérieurs parfaitement rangés et des activités bien organisées des tradwives.
La fin des « tiger mums »
Pour comprendre le concept, il faut avant tout expliquer qu’il s’agit d’une contre-tendance à la persona de l’ « alpha mum » ou, comme les Américains aiment les appeler, des « tiger mums » ou « parents hélicoptères ». Ces dernières ont été conceptualisées dans les années 2000 et se distinguaient déjà par opposition aux parents des années 70-80, jugés laxistes.
Les tiger mums sont férues d’éducation positive et consacrent une grande partie de leur énergie à l’éducation, à l’inscription à des activités périscolaires auxquelles elles s’impliquent également. L’objectif final des tiger mums était l’admission de leurs enfants dans la fameuse Ivy League, le regroupement des huit universités les plus réputées des États-Unis, comme Yale, Princeton ou Harvard.
Pour Peter Gray, professeur et chercheur au Boston College, spécialiste de la nature et de la valeur du jeu, l’apparition de cette figure maternelle ambitieuse s’explique notamment par des facteurs économiques. D’après lui, le ratio entre les revenus moyens des 20 % les plus riches et ceux des 20 % les plus pauvres aux États-Unis est passé de 10,8 à 17,2 entre 1980 et 2022. Cette montée des inégalités économiques aurait conduit les parents à transformer l’enfance en période d’accumulation de capital sur un CV.
Une autre forme de performativité ?
Sachant que le contexte économique ne s’est pas vraiment inversé, pourquoi voit-on apparaître cette nouvelle forme de maternité qui semble plus relâchée ? Il semble qu’on puisse faire converger plusieurs facteurs. Le premier, c’est la prise de conscience de la charge mentale par les femmes dans les couples hétérosexuels. D’après la sociologue Allison Daminger (Université du Wisconsin-Madison), autrice de What’s on Her Mind: The Mental Workload of Family Life (2025), les mères savent à présent qu’elles effectuent la majorité du travail cognitif domestique. S’ajoute à cela une forme de désillusion vis-à-vis des études supérieures élitistes, notamment face à l’IA. La confiance des Américains dans l'enseignement supérieur a été divisée par deux en moins de dix ans, de 57 % en 2015 à 36 % en 2024, selon Gallup. À peine un Américain sur quatre juge aujourd'hui un diplôme de quatre ans indispensable pour décrocher un emploi bien payé, et seulement 22% estiment que son coût en vaut la peine si cela suppose de s'endetter, selon le Pew Research Center.
Dans ce contexte, est-ce que la performance du relâchement est un véritable signe de changement sociétal ? Pour l’autrice et journaliste Valerie Stivers, qui travaille pour le média britannique UnHerd, la figure de la beta mum n’est rien d’autre qu’un nouveau marqueur de statut, au même titre que la tiger mum et son enfant entré à Harvard. Selon elle, la chaussette dépareillée et le manque d’organisation peuvent être interprétés comme une forme de performance sociale véhiculant l’idée que l’on est suffisamment sûr de soi pour ne pas prétendre être une mère parfaite. En fin de compte, le lâcher-prise pourrait être l’ultime privilège de classe.





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