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« Ceux qui contrôlent l'énergie contrôlent la société »

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Lucas Chancel, économiste à Sciences Po et compagnon de route de Thomas Piketty, a publié Énergie et inégalités (Seuil, 2025). Son constat ? La prochaine grande bataille du capitalisme se joue sur les infrastructures énergétiques. Interview.

Comparse de Gabriel Zucman au sein du Laboratoire sur les inégalités mondiales qu'il codirige avec Thomas Piketty, l'économiste Lucas Chancel, enseignant à Sciences Po Paris, s'intéresse à la question du contrôle de l'énergie à l'heure où les transitions écologiques et numériques redessinent le monde. « Ceux qui contrôlent l'énergie contrôlent la société », postule-t-il dans son dernier ouvrage Énergie et inégalités : Une histoire politique (Seuil, 2025).Pour lui, l'Europe doit aujourd'hui décider dans quelles mains elle placera son futur énergétique. Entre rouleau compresseur chinois et Big Tech américaine, il identifie une troisième voie où se croisent New Deal rooseveltien, modèle suédois de social-démocratie énergétique locale et héritage du service public énergétique français. En bref, une socialisation de l'énergie comme un chemin de traverse qui aboutirait à la fois à la réussite de la transition énergétique et à une meilleure répartition des richesses.

Votre ouvrage débute par une phrase de l'industriel du XVIIIe siècle Matthew Boulton, qui dit : « Je vends ce que le monde entier désire : la puissance. » Est-ce une synthèse de l'histoire que vous retracez ?

Lucas Chancel : L'histoire de l'énergie au prisme des relations de pouvoir et de propriété permet de mettre au jour des éléments déterminants qui passent habituellement sous les radars. On ne voit pas bien ces questions de contrôle qui sont pourtant sous nos yeux. Elles s'incarnent parfaitement dans cette phrase de Matthew Boulton à la fin du XVIIIe siècle. Il utilise le mot power pour dire qu'il vend de la puissance. C'est intéressant, car en anglais ce mot désigne également l'énergie. Il y a ce double sens entre puissance mécanique et puissance politique, sociale et économique de ceux qui contrôlent ces machines. Le premier enseignement de cette histoire, c'est que l'énergie structure les inégalités de richesse et de pouvoir en société. Et le deuxième, c'est que, depuis l'avènement de la démocratie, on débat de manière intense sur qui doit contrôler l'énergie. Les différentes sociétés ont suivi des trajectoires très différentes, car elles ont le choix d'organiser ce secteur de l'énergie comme elles le veulent. C'est un point crucial pour nos débats contemporains : il y a tout un éventail de possibles qui s'ouvre à nous à l'heure où l'on doit repenser de fond en comble notre système énergétique.

Comment l'énergie a-t-elle façonné les inégalités de richesse à travers l'histoire ?

LC : Il y a des exemples évidents comme l'Américain John D. Rockefeller, devenu l'un des hommes les plus riches de tous les temps avec sa production monopolistique de pétrole au début du XXe siècle. Il est parvenu à capter une rente énergétique en accumulant progressivement un pouvoir non seulement économique mais aussi politique. C'est ce qui est le plus important : le pouvoir énergétique implique le pouvoir économique et in fine le pouvoir politique. Ce qui crée et nourrit des inégalités de richesse et d'accès à des décisions politiques importantes. Mais ça peut également aller dans l'autre sens, c'est-à-dire que l'énergie peut être organisée de sorte à créer plus d'émancipation, de justice sociale. C'est ce qu'a fait Franklin Roosevelt aux États-Unis. Il estimait que les conglomérats industriels qui avaient le contrôle de l'énergie avaient trop de pouvoir. Il a donc nationalisé une partie du secteur, créé les grands barrages fédéraux et poussé à d'autres formes de contrôle de l'énergie à travers la municipalisation. Il a ainsi aidé des communes à posséder des actifs énergétiques comme des petites centrales. Il a aussi fait en sorte que des coopératives puissent produire de l'énergie. L'héritage de cela, c'est que 8 % de la production électrique aux États-Unis provient de ces coopératives. Ce système a permis de réduire les inégalités d'accès à l'énergie, car les conglomérats industriels privés qui produisaient de l'électricité n'allaient pas dans les zones rurales ou très pauvres.

Si on regarde au niveau mondial, le renforcement de l'emprise des intérêts privés autour de l'énergie se passe notamment au niveau des GAFAM…

LC : Ce que l'on observe, c'est l'alliance entre le monde digital et le monde matériel, même si en réalité le monde digital n'a jamais été immatériel. Le cloud, il y a du hardware derrière : des câbles, de l'acier, des data centers. On l'avait un peu oublié. Google, Amazon ou Facebook viennent nous le rappeler quand ils se mettent à investir dans des centrales pour préempter de l'électricité et alimenter leurs centres de données voraces en énergie. C'est la reproduction d'un modèle qui était en place au début du XXe siècle et contre lequel se sont construits les grands projets de redistribution des richesses en démocratie, comme le New Deal. On a encore le temps d'agir face aux GAFAM, mais ça peut aussi accélérer très vite, car ces acteurs ont énormément de capacités d'investissement.

Sommes-nous aujourd'hui à la croisée des chemins ?

LC : Il y a trois mouvements possibles. Celui où des intérêts privés comme les GAFAM prennent progressivement le contrôle. Autre scénario : une prise de contrôle indirecte de notre secteur énergétique par la Chine. La production chinoise devient quasi monopolistique sur les technologies de transition comme les panneaux solaires ou les batteries qui alimentent les voitures électriques. À côté des GAFAM et de la Chine, il y a un troisième modèle possible qui reste à inventer : celui de la socialisation pour lequel on peut s'inspirer de cas existants. Par exemple, le modèle suédois, où les municipalités opèrent des réseaux de chaleur qui fonctionnent grâce à la transformation de biodéchets et profitent directement aux habitants. Pour l'instant, l'histoire n'est pas écrite. Il y a des signaux faibles concernant les GAFAM. Pour la Chine, c'est une réalité. En France, il reste de bonnes bases. EDF est toujours une entreprise publique, et je pense que c'est une chance pour la transition énergétique. On a donc différents modèles en compétition, mais je ne suis pas sûr que l'on débatte assez aujourd'hui des implications de tel choix ou non-choix. Car on fait beaucoup de non-choix : on laisse passer des choses, on laisse faire, alors qu'il faudrait être beaucoup plus proactif pour éviter la vassalisation. « Il faut faire attention aux cadres qui permettent la réalisation de choses dont personne ne veut vraiment. »

Peut-on imaginer des acteurs privés étrangers prendre le contrôle d'actifs énergétiques stratégiques en France ?

LC : Il y a aujourd'hui une possibilité de mise en concurrence des barrages français, puisqu'il y a un vieux litige sur ce sujet entre la Commission européenne et la France. L'une des options envisagées, c'est de mettre en concurrence et donc de privatiser partiellement ces actifs. Une privatisation partielle, cela signifie que des intérêts privés peuvent intervenir sur ce marché. Personne n'a envie de voir Elon Musk ou l'État chinois faire de tels investissements en France. Donc, il faut faire attention aux cadres qui permettent la réalisation de choses dont personne ne veut vraiment. On peut faire le parallèle avec la controverse autour de Shein. À partir du moment où l'on crée des cadres de libre-échange qui permettent à n'importe quel producteur mondial, quelle que soit la manière dont il produit, de venir vendre ce qu'il veut en Europe, c'est ensuite très difficile de réguler. Dans le domaine de l'énergie, les cadres sont encore en discussion, c'est donc maintenant qu'il est important de définir ce que l'on accepte et ce que l'on refuse. Ce que je vois, c'est qu'à nos portes une association de nucléaristes anglais appelle de ses vœux à des investissements des GAFAM pour installer des centrales nucléaires sur le sol britannique.

À quel point ces choix de propriété peuvent-ils avoir des conséquences ?

LC : À la fin des années 1970, après des décennies de contrôle public, les Britanniques ont choisi de privatiser leur production de pétrole et de gaz. En parallèle, la Norvège, qui possédait elle aussi des gisements d'hydrocarbures en mer du Nord, a maintenu leur exploitation sous contrôle public. Côté britannique, c'est l'entreprise privatisée BP qui a profité de la rente. La Norvège a utilisé la sienne pour alimenter un fonds souverain qui est l'un des mieux dotés au monde avec 1 700 milliards d'euros d'actifs et qui contribue à la décarbonation du pays, où les voitures électriques représentent 97 % des ventes. Le Royaume-Uni, lui, a des dettes plus importantes que ses actifs, ce qui signifie que chaque Britannique a un patrimoine public négatif. Sur la question de la captation de la rente, mais également d'un point de vue climatique, il y a là un acte manqué que l'on retrouve dans une moindre mesure en France avec la privatisation du pétrolier Elf.

Vous soutenez une « socialisation de l'énergie ». Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?

LC : Aujourd'hui, on souhaite accélérer la transition. Est-ce que les puissances publiques ne gagneraient pas à investir dans les entreprises qui font cette transition ? Ça permettrait de l'accélérer et de ne pas laisser des rentes futures à un secteur privé qui pourrait être demain celui des grandes entreprises de la tech. C'est une réflexion importante à avoir. À partir de là, comment penser cette socialisation de l'énergie ? Différentes formes sont possibles, comme des entreprises municipales, par exemple. Mais la socialisation de l'énergie peut prendre corps à différents niveaux. L'échelon européen me semble essentiel. Pour peser, les Européens doivent faire bloc, notamment sur la production de batteries électriques, secteur essentiel à la transition. Ce n'est malheureusement pas ce qui s'est passé avec Northvolt. Jusqu'à l'année dernière, c'était le fleuron de l'industrie européenne de la batterie. Quand les choses sont devenues plus compliquées, personne en Europe n'est venu sauver cette industrie. C'est finalement une startup américaine qui a racheté la plus grosse usine européenne de batteries électriques. On aurait pu l'éviter en montant une alliance entre États européens pour co-investir dans l'entreprise, comme pour Airbus dans les années 1970.

Mais est-ce réaliste dans un contexte où la France traîne un déficit record et une dette publique colossale ?

LC : La nationalisation d'EDF-GDF après-guerre s'est faite dans un contexte bien pire avec une dette publique à 200 % du PIB, une inflation galopante, un commerce extérieur très mauvais. Sur un secteur comme l'énergie, il faut savoir penser à long terme. La situation budgétaire actuelle n'est qu'une petite partie de cette équation. Il faut aussi rappeler que les investissements publics dans l'énergie sont rentables : ce sont des secteurs dont la valeur va augmenter si la transition fonctionne et on a besoin que ce soit le cas pour résoudre la crise climatique. Créer une « bonne » dette sur la question écologique a du sens économiquement. On a de plus des marges de manœuvre fiscales.

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