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    Caroline Blaes, Journaliste chez BY MAJORELLE

    Caroline Blaes

    Caroline Blaes est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    C.B. : Si je devais identifier un point commun dans mon parcours, ce serait la conversation comme levier de transformation.

    J’ai commencé dans la communication avant de faire un virage vers le journalisme. Ce déplacement n’était pas anodin : il traduisait le besoin de ne plus seulement accompagner des récits, mais de les questionner, de les structurer, de mieux les comprendre, et parfois de les bousculer.

    Aujourd’hui, j’évolue à la frontière entre journalisme, modération et narration. Je parle de “médias vivants” pour décrire mon terrain d’action : toutes formes d'espaces de dialogue où se fabriquent publiquement le récit du changement et des transitions. J’y accompagne acteurs publics, entreprises, et acteur.trice.s de la société civile dans la mise en clarté de leurs enjeux d’impact, en travaillant autant le fond que le cadre narratif.

    Parallèlement, je navigue entre différents univers – économique, institutionnel, associatif, artistique... – ce qui me permet de comprendre des logiques de pensée, des réalités et des imaginaires pluriels, parfois opposés. Ce travail de passage et de mise en relation nourrit ma lecture systémique des enjeux environnementaux, sociaux et sociétaux, et favorise aussi la convergence entre des mondes qui dialoguent encore trop peu.

    Ce fil rouge traverse également mes engagements personnels et associatifs.
    Avec Good Morning Impact, par exemple, je crée des conversations dédiées aux femmes pour penser et agir face aux grands sujets de société.

    Mon travail consiste à relier des mondes, faire émerger des angles morts, et rendre le récit de la transition plus exigeant, plus incarné, plus juste et plus collectif.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    C.B. : Ce qui m’occupe profondément l’esprit en ce moment, c’est le recul du droit des femmes à l’échelle mondiale.

    Nous assistons à une inflexion préoccupante : montée des régimes autoritaires, populismes décomplexés, fragilisation des démocraties, remise en cause de droits que l’on croyait acquis. Les libertés reproductives, l’autonomie économique, la sécurité, la représentation politique...rien n’est définitivement garanti. L’histoire récente nous rappelle que les conquêtes sociales ne sont jamais irréversibles.

    C’est aussi une certaine orientation du monde qui m’interroge : la tentation du repli, de la verticalité du pouvoir, de la simplification brutale des débats complexes. Lorsque les régimes se durcissent, les droits des femmes sont souvent les premiers marqueurs de bascule.

    Pour autant, je refuse le fatalisme. Les périodes de tension ont toujours été des moments d’émergence. Dans les contextes de crise naissent aussi des formes puissantes de solidarité, de résistance et de réinvention collective.

    Je crois profondément à la capacité humaine de lucidité, de sursaut et d’organisation.

    Ce qui me met en mouvement et me fait me lever le matin, c’est cette conviction : les reculs actuels appellent une vigilance accrue, des alliances plus larges et une action collective à la hauteur des enjeux !

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    C.B. : Je n’ai pas une date précise, mais plutôt des moments fondateurs.

    J’avais cinq ou six ans. Lors d’une promenade en forêt, nous sommes tombés sur une décharge sauvage en pleine nature. Je l’ai vécu comme une atteinte et j’ai compris, confusément mais intensément, que la Terre pouvait être abîmée par nos propres gestes.
    J’en ai fait une chanson qui n’a que pour seul refrain : « il faut sauver notre Terre ». Cela peut sembler naïf raconté ainsi. Mais je crois que quelque chose s’est cristallisé à ce moment-là : la conscience de la fragilité du vivant.

    Enfant, j’étais profondément affectée par les récits de violence ou d’injustice envers la nature, les animaux ou les humains. Je pouvais pleurer devant un film, et passer des heures allongée derrière un canapé à écouter de la musique et à imaginer comment “refaire le monde”.

    Plus tard, j'ai compris que ce n’était pas seulement de la sensibilité. C’était une forme précoce de responsabilité. L’intuition que nous faisons partie d’un tout plus vaste, et que nous avons une part à prendre dans sa préservation.

    Rien de spectaculaire, donc. Juste une continuité. Cette conviction que protéger le vivant et l'autre, et agir en conséquence est un engagement profond, qui m’accompagne depuis toujours.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    C.B. : Un livre que je continue d’offrir régulièrement est "Le Passeur" de Lois Lowry. Je l’ai découvert ado. Il m’a profondément marquée par sa manière d’interroger les modèles de société et la fragilité de nos libertés.
    Dans un autre registre, les travaux de Michelle Perrot, Bell Hooks, Starhawk ou encore l'excellent ouvrage "La démocratie féministe" de Marie-Cécile Naves ont structuré mon enseignement du féminisme.

    Au théâtre, Passeport d’Alexis Michalik m’a bouleversée. La pièce déplace le regard sur l’immigration en redonnant chair et complexité aux trajectoires humaines.

    Côté fiction, je suis attirée par les univers forts et immersifs : The Goonies, Willow, Stranger Things, Sense8, Star Wars, The Matrix... Des récits puissants, avec un fort esthétique où l’on questionne la réalité, l’altérité, le collectif ou encore la résistance.

    Et en enfin, je garde une tendresse particulière pour l’humour absurde de Friends ou Malcolm !

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    C.B. : Le changement le plus déterminant pour mon secteur est la transformation radicale de notre rapport à l’information.

    Nous évoluons dans un monde saturé d’opinions, de désinformation et de post-vérité. Le tout accéléré par les réseaux sociaux, les algorithmes et l’intelligence artificielle.

    Parallèlement, la confiance envers les journalistes, les médias traditionnels et les institutions politiques s’est profondément érodée.

    Dans ce contexte, le métier de journaliste doit évoluer, il ne peut plus se limiter à produire ou relayer de l’information. Il doit assumer un rôle de médiation et de clarification.

    Et je le vois dans les espaces que j’anime. Le public attend moins des certitudes que des cadres de compréhension. Il cherche des échanges capables de restaurer une forme de confiance, par la rigueur, l’honnêteté intellectuelle et la confrontation respectueuse des points de vue.

    Le journalisme de demain sera plus incarné, plus courageux, et nécessairement plus engagé...pour le vivant, pour l’humain, pour la démocratie.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?

    C.B. : Good Morning Impact, sans hésiter, car il est à l’image de la manière dont je veux exercer mon métier.

    Ce projet est né d'une conviction : les femmes ont besoin d’espaces sûrs, loin du regard qui juge ou interrompt. Pour se redonner la possibilité de se réparer, se réconforter, se relier. Mais aussi pour penser, construire et se projeter ensemble.

    Good Morning Impact est devenu un cycle de conversations mensuelles, mais aussi un écosystème : une communauté, un podcast, un lieu de circulation d’idées et de mises en relation.

    Nous y explorons des enjeux de société avec des intervenantes issues d’univers différents : chercheuses, artistes, dirigeantes, activistes...

    Ce dont je suis particulièrement fière c'est l'expérience vécue et la qualité du dialogue qui s’y construit. Beaucoup nous disent qu’elles y trouvent un espace rare.

    J'ai la chance immense d'avoir initié ce projet avec une femme merveilleuse : Gabrielle Larock, au sein de sa galerie, fondée par une femme il y a 100 ans...ce qui est sacrément porteur de sens !

    Depuis deux ans, ces conversations circulent au-delà du lieu et du podcast. Elles irriguent d’autres espaces, nourrissent d’autres engagements. Et cela, pour moi, fait toute la différence !

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    C.B. : Au-delà de me tout ce qui est inhérent à l'exercice de mon métier, j’essaie aussi de sortir régulièrement de ma zone de confort. Aller vers des terrains que je maîtrise moins, rencontrer des personnes dont les convictions ou les cadres de pensée diffèrent des miens. Cela oblige à affiner son regard et me permet d’être plus juste dans mon approche.
    Ma principale source d’inspiration reste l’humain. La conversation, la rencontre, l’écoute attentive des trajectoires. Tester des espaces de parole, observer ce qui se dit, et surtout ce qui ne se dit pas encore.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    C.B. : Je parlerais plutôt des lieux et des organisations que je traverse.
    Mon métier me donne la chance de naviguer entre différents univers : institutions publiques, grandes entreprises, structures associatives, collectifs engagés ; qui sont de véritables laboratoires d’observation du monde du travail et de ses mutations.

    Je dialogue aussi bien avec des élu·es, des dirigeant·es, des salarié·es, des entrepreneur·es, des expert·es. Cette diversité de regards me permet d’avoir une vision plus systémique : comprendre les contraintes, les tensions, les angles morts, mais aussi les grandes dynamiques à l'oeuvre.

    J’observe avec attention comment s’exerce la gouvernance, comment se diffuse la culture d’une organisation, et comment sont appréhendés les défis contemporains (ex : transition écologique, santé mentale, intelligence artificielle, enjeux intergénérationnels).

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    C.B. : Je viens pour élargir mon regard. Sortir d’une forme d’entre-soi, éviter les bulles cognitives, me confronter à d’autres manières de penser, d’autres expertises, d’autres cercles. Les grands enjeux contemporains demandent des lectures hybrides et des désaccords intelligents.

    J’ai donc aussi envie d’y (re)trouver l’exigence éditoriale qui fait la signature de L’ADN : la capacité à décrypter les mutations à travers des signaux faibles, des angles inattendus, des croisements disciplinaires.

    En résumé, j’y cherche des rencontres qui surprennent. Des conversations qui déplacent. Des points de vue qui bousculent mes propres cadres.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    C.B. : Mon ambition est profondément liée à mon engagement pour les droits des femmes.

    Contribuer à adresser les sujets qui restent insuffisamment traités. Visibiliser celles qui travaillent, innovent, pensent mais demeurent encore dans l’ombre. Donner de la voix à celles que certains contextes politiques ou culturels cherchent à faire taire.

    Continuer à créer des connexions concrètes : mettre en relation, ouvrir des réseaux, favoriser des alliances qui permettent aux femmes de s’élever et de prendre leur place.

    À travers les espaces de conversation, mon objectif est de créer des cadres où la parole peut se déployer sans être disqualifiée, où la pensée peut se structurer collectivement.

    Au-delà des initiatives individuelles, mon rêve est plus large : participer à un rééquilibrage durable. Placer la mixité au cœur du pouvoir, des décisions économiques, politiques et culturelles. Comme une nécessité démocratique et systémique.

    C’est à cet endroit que j’ai envie d’avoir un impact.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    C.B. : Mettre la conversation au service du vivant, de la justice et de l’égalité.

     

     

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