Reese Witherspoon devant un fond rose  - girl power -

L'IA, le nouveau gospel du girl power qui passe mal

Reese Witherspoon, Mel Robbins, Sheryl Sandberg, Paris Hilton… Les icônes du girl power se mettent à vendre l'IA comme outil d'émancipation, mais le backlash ne s'est pas fait attendre.

Mi-avril, Reese Witherspoon filme depuis sa cuisine. Pull oversize, smoothie à la main, la star de The Morning Show ne partage pas sa dernière recette de jus vert : elle exhorte ses 30 millions d'abonnées à adopter l'IA. Son argument : les emplois féminins seraient trois fois plus exposés à l'automatisation que ceux des hommes. Message subliminal : ça urge, il faut s'y mettre maintenant ou être laissée-pour-compte.

Dans les semaines qui suivent, Mel Robbins, autrice de The Let Them Theory, bestseller accusé d'avoir plagié un poème viral, annonce un partenariat payant (#CopilotPartner) avec Microsoft Copilot. Paris Hilton entraîne depuis des années un clone IA à son image, « pour rester à la maison avec ses bébés pendant que mon IA travaille ». Whitney Wolfe Herd, fondatrice de Bumble, l'appli de rencontre qui avait fait du pouvoir d'initiative féminin son argument marketing, annonce la fin du swipe au profit d'un assistant de rencontre IA et résume l'ambiance : « We are going to lean in fast and furiously.» Quant à Sheryl Sandberg, ancienne COO de Meta (ex-Facebook), elle repivote aussi en ce sens son organisation Lean In. Le nom renvoie à son livre-manifeste de 2013, qui enjoignait les femmes à s'affirmer au travail. Une thèse qui n'a pas résisté à l'épreuve du temps pour son côté individualisant et légèrement hors-sol. En 2026, quand Sandberg lâche à nouveau les mots Lean in, elle sait pourtant exactement quelle mémoire culturelle elle réactive... Le magazine new-yorkais The Cut a trouvé un nom pour ce phénomène : la « girlbossification de l'IA », en référence à Sophia Amoruso, celle qui avait inventé le terme... et qui, elle aussi, investit dans des startups d'IA.

L'empowerment comme argument marketing

Mais les temps changent, la naïveté à l'égard des technologies s'est émoussée, et le retour de bâton ne s'est fait pas attendre. Robbins a été descendue en flammes pour avoir conseillé à ses abonnées d'uploader leurs relevés bancaires dans Copilot. Witherspoon a publié un démenti : « Personne ne m'a payé pour parler de ça ». L'actrice est sans doute moins débutante qu'elle veut bien le laisser entendre : elle a vendu Hello Sunshine – sa boîte de production à l'origine de Big Little Lies et The Morning Show – pour 900 millions de dollars à une société backée par Blackstone, l'un des plus grands investisseurs mondiaux en infrastructure IA. Sandberg, elle, investit personnellement dans des startups d'IA via son fond de capital-risque, tout en pilotant Lean In vers la cause du gender gap technologique. L'organisation a aussi licencié 25 % de ses effectifs et évincé sa cofondatrice historique Rachel Thomas, après plus d'une décennie à la tête de la structure, pour la remplacer par une CEO de 25 ans, présentée comme « AI native ». Lean In ferait-elle exactement ce que Lean In avait passé dix ans à dénoncer ? La sociologue Tressie McMillan Cottom, dans le New York Times, remarque que « prendre de l'avance est surtout porteur dans les entreprises qui recrutent. » Dans un marché du travail qui se contracte et où quelques milliardaires de la tech ont verrouillé tous les secteurs de l'économie, vendre le girl power à l'échelle individuelle comme réponse à une menace systémique, c'est un peu comme proposer un parapluie à l'approche d'un cyclone...

La bonne question, entre de mauvaises mains

Selon ONU Femmes (Gender Snapshot 2025), 28 % des emplois féminins mondiaux sont à risque d'automatisation, contre 21 % pour les emplois masculins. Dans les pays à hauts revenus, l'écart est encore plus marqué. Dans les métiers de la connaissance, la maîtrise de l'IA ne serait plus considérée comme un atout, mais bel et bien comme un prérequis. C'est en tout cas ce qu'affirme une data analyst américaine qui suit le marché du travail (et vend elle-même un guide sur l'IA, ce qu'elle reconnaît volontiers), dans un billet Substack nommé In defense of the AI Girlboss. Que se passe-t-il pour les femmes qui, par manque d'accès, de temps, de moyens ou de conviction politique, décident de rester à l'écart ?

Une manière de sortir de ce dilemme serait de s'interroger sur la question posée. Ou plus précisément, sur qui la pose – et dans quel intérêt. Le débat n’est plus vraiment : faut-il adopter l’IA ? Cette question-là serait presque trop simple (ou pas). « Comment pousser le plus grand nombre à s’équiper vite, à se former vite, à payer vite, par crainte du déclassement, en recyclant un vieux récit de marché dans le langage de l’émancipation féministe, afin de transformer une angoisse collective en réponse individuelle et marchande ? » est certes plus long, mais sans doute plus conforme.

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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