Dorothée Kopp, Directrice de la Recherche chez Uptowns

Dorothée Kopp est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
D.K. : Après une formation mêlant littérature, linguistique, sciences sociales et médiatiques, et gros bout de carrière passé à produire des analyses de discours d'opinions, je pratique l'ethnographie digitale au sein du cabinet d'analyse culturelle, Uptowns. Je regarde le monde changer par petits bouts à partir de fenêtres que j'ouvre sur l'immense paysage techno-humain qu'est le Web.
Je me définis comme cueilleuse de signaux culturels, ce qui fait le lien entre mon activité ethnographique et mon expérience de cueilleuse de fleurs comestibles pour les chefs parisiens ; ce sont les mêmes qualités qui sont mises en mouvement dans la cueillette comme dans l'analyse culturelle : un sens de l'observation toujours en action, ce qui permet d'affûter ses compétences aussi bien en identification botanique qu'en pattern recognition, de la curiosité pour aller toujours voir ce qui se cache derrière un arbre, sous un buisson, ou un terme nouveau, une dose d'intuition pour trouver les bons endroits où chercher, et une appétence pour les mots, leurs sens, et leurs détournements, utile aussi bien en ethnobotanique qu'en décryptage de phénomènes mémétiques.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
D.K. : Ce qui me fait me lever le matin, c'est mon métier, passionnant, toujours renouvelé, ancré dans les mondes d'aujourd'hui, qui me donne accès à tant de cultures, à tant de gens géniaux! Mais ce qui me fait me lever la nuit, c'est tous ces articles qui nagent dans ma tête en attendant d'être écrits. Nous travaillons sur une grande variété de sujets et de problématiques pour nos clients, et à l'intersection de ces sujets apparaissent des signaux, des constats, des observations. J'aime les transformer en article pour poser ces analyses qui émergent aux interstices, mais je manque souvent d'un peu de temps et de disponibilité d'esprit pour écrire.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
D.K. : Ma rencontre avec Yves Jeanneret, qui a dirigé mon Master Recherche au CELSA, est un élément déterminant de ma construction intellectuelle : tous les sujets, même les plus triviaux, sont dignes d'intérêt pour peu que l'on pose les bonnes questions. Tous les espaces d'écriture sont des médias, des zones d'échange et de pouvoir. Toute personne qui se pose des questions mérite d'être encouragée, et c'est le rôle du mentor que de dénicher l'intelligence dans les propos de l'apprenti. Il a aujourd'hui disparu, mais je sais qu'il aurait adoré nos travaux en ethnographie digitale, dans lesquels nous faisons vivre tous les jours son concept-chouchou de "trivialité", qui permet d’appréhender les phénomènes de circulation dans leur complexité, et de considérer le caractère productif et créatif de cette circulation, sans jugement sur la valeur de l'objet culturel qui circule.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
D.K. : Pour faire résonner mon éco-anxiété : Tambora, d'Hélène Laurain, qui parle d'expériences éruptives, qu'elles soient vécues dans l'intimité d'un corps de mère ou de phénomènes climatiques majeurs. Un lien charnel et sensible entre les mouvements de l'intérieur et de l'extérieur, entre l'optimisme et l'inquiétude, qui fait écho à mon expérience de vie depuis le Covid.
Pour une curiosité qui vient informer le besoin de transformation : Mon vrai nom est Elizabeth, d'Adèle Yon, un travail de chercheuse tressé à une oeuvre littéraire, une curiosité insatiable qui répare en faisant la lumière sur des secrets de famille qui sont aussi des secrets de société.
Pour résister au monde à venir : Forêt-Furieuse, de Sylvain Pattieu, un roman d'anticipation sociale si juste et si résonnant avec le possible monde qui vient, qu'il continue de me hanter plusieurs années après sa lecture. Et très ancré dans les spécificités contemporaines de la culture populaire française, ce qui est rare dans le genre.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
D.K. : Les transformations qui affectent la circulation des propos, discours et représentations sur Internet, et qui sont les mêmes que celles qui frappent actuellement les médias : concentration des pouvoirs, idéologies techno-fascisantes, vision productiviste et AI-centric du "contenu" qui circule en ligne m'inquiètent particulièrement pour des raisons aussi stratifiées que la liberté d'expression et le plaisir à faire mon métier.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?
D.K. : Tous les sujets que j'ai pu traiter m'ont profondément intéressée. Il m'est difficile de répondre à cette question. Mais parmi les projets sur lesquels nous travaillons, certains portent plus de sens que d'autres. J'ai notamment travaillé pour l'Institut National du Cancer et la Ligue Nationale contre le Cancer, en développant une méthode d'observation spécifique de certaines catégories de patients atteints de cancer afin de développer un plaidoyer qui concerne également leurs difficultés émotionnelles et relationnelles hors de l'hôpital. S'il est difficile de travailler sur des sujets aussi douloureux, il est réjouissant de savoir que l'art de l'observation peut avoir un impact réel sur la vie des gens, au moment où ils en ont besoin.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
D.K. : Je cartographie tout ce que j'observe, via des outils en ligne qui permettent de spatialiser des observations et des pensées, faire des liens entre des éléments très différents ou issus de différents secteurs. Cela permet de nourrir une pensée en arborescence, de voir de nouveaux faisceaux de signaux apparaître, et, en créant des liens inédits, d'apporter de nouvelles clés de compréhension.
Je nourris au maximum de ma disponibilité mes perceptions et mes réflexions du travail d'artistes contemporains, qui perçoivent les transformations en cours avec une acuité particulièrement développée et expressive.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
D.K. : Je citerais plutôt un livre (encore!).
A la ligne, de Joseph Ponthus, qui donne à voir, et surtout à sentir dans sa chair une partie un peu impensée, en tout cas non-poétisée du monde du travail, celui du travail temporaire, physique, dans les usines de l'agro-alimentaire.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
D.K. : J'y cherche des regards différents du mien, des points de vue exceptionnels sur un monde en constante reconfiguration, j'y cherche à la fois de l'ouverture et des expertises pointues. Des opinions divergentes et un safe space pour les exprimer. J'espère y apporter mon point d'observation singulier et ma manière personnelle de faire des liens entre des éléments - ou des gens - en apparence épars.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
D.K. : J'aimerais bien que mon métier et ma manière de l'exercer puisse permettre à tous mes compatriotes de développer un regard plus doux pour ce qui leur est étranger, différent, inconnu. C'est aussi une émanation de l'exercice ethnographique : comprendre profondément les vies différentes des nôtres, c'est abolir - ou du moins suspendre - la tentation du jugement, et développer une grande tendresse pour les autres.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
D.K. : Ce serait un tout petit bout du poème-scansion Hold Your Own de Kae Tempest, qui invite, quand tout semble échapper au sens, au temps, à l'illusion d'un contrôle, à reprendre contact avec la matérialité des choses et avec son point de vue singulier. Je me rends compte que ces quelques mots entrent en résonance le "Go Touch Grass" des réseaux sociaux post-pandémiques :
"Breathe deep on a freezing beach
Taste the salt of friendship
Notice the movement of a stranger
Hold your own
And let it be
Catching"
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