Fabienne Delfour, Docteur en éthologie cognitive, Chercheuse et Autrice

Fabienne Delfour est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
F.D. : Le vivant et la transmission. Depuis mes premiers pas de chercheuse auprès des orques à Vancouver jusqu'à mes livres et mes conférences, mon parcours est guidé par le besoin viscéral de comprendre l’Animalité - qui sont les autres animaux ? et de traduire leurs mondes, leurs existences pour le nôtre.
Ce fil rouge, c'est l'empathie interspécifique : décentrer notre regard humain pour retisser un lien respectueux et éclairé avec la biodiversité.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
F.D. : L'urgence de redéfinir notre place au sein de la biodiversité. Je me lève avec l'envie de donner une voix à ceux qui n'en ont pas dans nos débats de société — les animaux autres qu’humains et de transformer la fascination passive que nous avons pour eux en un respect actif et éthique.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
F.D. : La première fois où j’ai vu et entendu, grâce à notre hydrophone plongé dans l’océan Pacifique, des orques socialiser ! Ce moment de pure altérité, où l'on comprend instantanément qu’ils mènent leurs existences radicalement différentes de la nôtre mais incroyablement complexes, précieuses. C'était aussi saisir, d'un coup, leur vulnérabilité.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
F.D. :
• En littérature et fiction : Je fais partie d’un collectif d’autrices nommé Les Vives collectif, né sous l’impulsion d’Anne Settimelli: Rémi Baille, Lucile Bordes, Barbara Carlotti, Valérie Clo, Bérengère Cournut, Simonetta Greggio, Denis Infante, Nelly Pons, Capucine Ruat, Sigolène Vinson, Lune Vuillemi ; je vous invite chaleureusement à plonger dans leurs univers.
• Au cinéma : Des documentaires immersifs qui laissent la nature s'exprimer sans voix off moralisatrice, juste par la beauté et la dureté du réel. Dernièrement, j’ai été beaucoup émue par Silent Friend d’Ildikó Enyedi.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
F.D. : La mutation culturelle et juridique autour de la condition animale et de l'effondrement du vivant, de la biodiversité. Nous passons d'une vision utilitariste (extractiviste) de la biodiversité à une prise de conscience globale de notre interdépendance. Les neurosciences et l'éthologie cognitive bousculent nos certitudes et nous obligent à réinventer nos modèles de société. J’aime beaucoup le travail d’Alain Damasio sur le désir… la désirabilité de la biodiversité nous aidera t’elle à la protéger ? la défendre ?
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
F.D. : Mes travaux et ouvrages de vulgarisation (comme Dans la peau d'un dauphin ou Que pensent les dindes ? et dernièrement La sensibilité du cachalot). Réussir à faire sortir la science des laboratoires pour toucher le grand public, susciter l'émerveillement et, je l'espère, faire évoluer les mentalités sur l’Animalité, est ma plus belle récompense.
Mes interventions à l’UNESCO avec la Mission One Ocean pour défendre et protéger la spectaculaire mais fragile migration des sardines en Afrique du Sud…pour défendre l’Océan !
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
F.D. : En pratiquant l'indiscipline ! Je croise l'éthologie avec la philosophie, l’anthropologie, l'art. L'innovation naît souvent aux frontières de disciplines qui ne se parlent pas assez. Pour rester créative, je m'oblige aussi à "faire un pas de côté" : observer le monde avec les yeux, le cœur d'un animal autre qu’humain. e m’impose de désanthropocentrer mon regard et ma réflexion.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
F.D. : Le courant de l'écoféminisme et de l'éthique du care (le soin, l'attention aux autres). Transposé au monde du travail, cela signifie valoriser la coopération plutôt que la compétition, l'écoute des signaux faibles et la prise en compte de l'impact de nos activités sur l'ensemble des écosystèmes.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
F.D. :
• Y trouver : Des esprits fertiles, des profils radicalement différents du mien (entrepreneurs, technologues, artistes) pour bousculer mes propres biais.
• Y apporter : La perspective du vivant. Rappeler, dans les débats sur le futur du travail et de la société, que l'humain n'évolue pas hors-sol et que la biodiversité est notre plus grande alliée. Parler des émotions, de la sentience des animaux autres qu'humains.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
F.D. : J'aimerais que nous réussissions à intégrer les intérêts des non-humains dans nos décisions politiques, économiques et éducatives. Mon rêve serait de voir émerger une société véritablement "biocentrique" « zoocentrique », où la réussite ne se mesure plus à ce que l'on extrait de la Terre, mais à ce que l'on préserve, restaure, défend....
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
F.D. : Je défends la Planète bleue donc ce serait « Nous sommes l’océan ».
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