
L’amour serait-il une chose trop sérieuse pour être confié aux sentiments et au hasard ? C’est le mantra d'une génération qui n’a plus envie de se faire plumer par ses passions amoureuses.
Kayla Barnes avait 33 ans quand elle a rencontré Warren sur l’appli Raya. Avant de lui accorder un premier rendez-vous, l’influenceuse experte en longévité féminine a demandé au jeune homme de lui présenter ses résultats biologiques : marqueurs d'inflammation, niveaux hormonaux, santé intestinale... Warren a obtempéré. Mariés six mois plus tard, Kayla se définit aujourd'hui comme la Chief Health Officer de leur couple. Kayla Barnes est-elle la seule à choisir son partenaire en remplissant un tableur Excel ? Non, elle représente toute une génération qui n’a aucune intention de confier le choix de son partenaire au jeu de l’amour et du hasard.
Du coup de foudre à l’hétérofatalisme
Dans un article paru en avril 2026 sur Sixth Tone, la sociologue chinoise Liu Zixi documente ce qu'elle appelle « l'intimité sans amour ». Entre 2001 et 2023, la part de femmes chinoises prêtes à épouser quelqu'un qu'elles n'aiment pas est passée de 8 % à 23,6 %, chez les hommes, de 11,6 % à 25,5 %. En vingt ans, en Chine, les promesses du romantisme ont dévissé au profit d’un pragmatisme prudent. Sur les réseaux sociaux, les sentiments amoureux sont jugés toxiques, le coup de foudre est devenu une « projection pathologique issue d'un traumatisme d'attachement ».
Ce désaveu n'est pas propre à la Chine. En Occident, le chercheur Asa Seresin a nommé cette conviction que la relation hétérosexuelle est structurellement perdante avec une nouvelle expression : « hétérofatalisme ». Est-ce qu’il s’agit là d'une posture féministe et militante ? Pas tout à fait. L’hétérofatalisme est moins un acte politique qu’un calcul qui cherche à savoir combien coûte une romance, en charge mentale et en charge financière. Dans 20 Minutes, Alice, 22 ans, résume la situation en ces termes : « Se mettre avec un homme, c'est un échec automatique. La charge mentale est immédiate et je pense vraiment que pour une femme, c'est un mauvais investissement. » Elle ajoute : « On les fréquente en sachant qu'on va perdre, c'est irrationnel. »
Résultat de cette prise de conscience ? Selon une enquête du Survey Center on American Life publiée en novembre 2025, plus de la moitié des femmes célibataires américaines (55 %) estiment être plus heureuses que les femmes mariées, contre seulement 30 % des hommes célibataires.
« It's just maths »
Pendant deux siècles, du roman du XIXe à Titanic, de Paul Éluard à Céline Dion, la passion a été notre grand récit collectif, le sommet à atteindre pour une vie réussie. Mais sous le poids des relations toxiques, de la charge mentale encore mal répartie, de l’industrialisation des rencontres via les applis… le grand amour ne fait plus courir. On lui préfère de nouvelles rationalités. En Chine, les mariages arrangés par les familles font leur grand retour, ils ont doublé à Pékin, Shanghai et Canton entre 2001 et 2023. En Occident, on audite ses partenaires. Dans la comédie romantique Materialists, sortie à l'été 2025, la réalisatrice Céline Song met en scène une marieuse new-yorkaise qui résume son métier en trois mots : « it's just maths ». On est loin des amours foutraques de Bridget Jones mais ce nouveau personnage raconte mieux nos nouvelles pratiques. Ainsi du « future-proofing », une méthode qui consiste à évaluer dès les premiers échanges si notre crush du moment saura tenir dans la durée.
Car on a moins besoin de sensations fortes que de calme. Selon le site de rencontres Bumble, 59 % des femmes placent désormais la stabilité émotionnelle avant la chimie romantique et 95 % des célibataires déclarent que leurs inquiétudes sur l'avenir impactent directement qui ils fréquentent. Pour que l'audit soit solide, on n’hésite plus à le confier à l’IA. Selon l'étude annuelle Singles in America publiée par Match et le Kinsey Institute, cet usage aurait progressé de 333 % en un an et près de la moitié des GenZ construit leur profil, optimise leurs premiers messages ou filtre les compatibilités avec leurs IA avant d’enclencher un premier contact humain. Est-ce que cela assurera la pérennité de nos amours ? Pas certain. On espère au moins que cela en réduira les coûts.





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