
Derrière l’humour potache des comptes parodiques de boomers, une fracture générationnelle se dessine, mêlant incompréhensions culturelles et inégalités économiques.
« On a beaucoup travaillé, maintenant on profite ». C’est par ces mots de retraités heureux que le compte X « Bernard et Chantal » nous accueille. En dessous de la bio, les posts s’enchaînent. Une photo de leur « petite maison » sur le bassin d’Arcachon, achetée pour une bouchée de pain en 1982 et qui vaut maintenant près de 4 millions d’euros.
Une partie de bridge avec d’autres amis retraités qu’il ne faut surtout pas annuler, même si leur fille Stéphanie les a appelés en panique car la crèche est fermée (après tout, une nounou de secours, c’est « juste 18 euros de l’heure » ), ou encore un commentaire sous un extrait d’émission RTL qui explique à quel point le télétravail, c’est bon pour les jeunes qui « restent à la maison en pyjama pour regarder Netflix ». Bref, Bernard et Chantal incarnent ce que la jeune génération appelle les boomers. Et preuve que le compte, évidemment parodique, tape là où il faut : ce dernier a cumulé près de 15 000 abonnés en l’espace de deux semaines.
La tradition des comptes qui se moquent des vieux
Autant le dire tout de suite, le compte @frenchboomers, qui met en scène les personnages de Bernard et Chantal, n’est pas à l’origine du concept original. Comme le note un internaute sur X, l’inspiration semble venir du compte @ukboomer, qui présente le couple John et Margaret, leur copie britannique, qui existe aussi depuis moins d’un mois. Là aussi, les posts sont savoureux : des locataires de leur Airbnb de Cornouailles (400 pounds la nuit) qui laissent des traces de vin, ou bien refusent de faire de la publicité pour leur club de golf préféré de peur d’y voir débarquer des « millennials fauchés » et des « GenZ avec leur matcha ».
Si l’on dézoome de X, cette tendance qui consiste à imiter des boomers en ligne existait avant 2020, avec la création du groupe Facebook « A group where we all pretend to be boomers ». Imaginé par deux jeunes Britanniques de 20 ans, cet espace de jeu de rôle consistait à imiter le langage des plus de 65 ans sur les réseaux, qualifié de « boomerspeak » par la linguiste Gretchen McCulloch. Ce dernier comporte des fautes de frappe dénotant un mauvais usage du clavier, ou bien une profusion de GIF animés tirés des dessins animés des Minions. Ultra-populaire, le groupe comptera près de 280 000 membres et va poster, à son pic d’activité, plus de 10 000 messages par jour.
Le timing de cette apparition n’est pas totalement hasardeux. Une étude du Pew Research met en évidence que les plus de 54 ans constituent, cette année-là, le groupe à la croissance la plus rapide sur les réseaux sociaux, avec un taux d’adoption atteignant 59 % chez les 55-73 ans. À mesure que les jeunes quittent massivement Facebook pour rejoindre Instagram puis TikTok, cette nouvelle population investit les lieux avec ses codes générationnels. Inévitablement, le clash des générations se produit et va se répercuter aussi en France.
De la parodie à la satire
Sur le Facebook francophone, un groupe similaire va apparaître. Mais c’est surtout sur Reddit, au sein de r/dinosaure, que le jeu de rôle d’infâmes vieux déconnectés de la réalité va se jouer. Le titre du groupe, qui compte aujourd’hui près de 63 k abonnés, est d’ailleurs tiré d’une tentative de traduction du mème « ok boomer » en « d’accord dinosaure ». Depuis ce fameux chassé-croisé sur Facebook, la parodie du boomerspeak a peu à peu évolué en véritable satire sociale. L’idée derrière « Bernard et Chantal » n’est pas seulement de se moquer de la manière d’être des boomers en ligne, mais plutôt de souligner le décalage entre deux réalités économiques que tout semble désormais séparer. La maison sur le bassin d’Arcachon achetée « pour une bouchée de pain en 1982 » est d’ailleurs loin d’être une fiction. En 1973, 34 % des jeunes ménages modestes étaient propriétaires. En 2013, ils n’étaient plus que 16 %. Aujourd’hui, l’âge moyen du primo-accédant en France atteint 36,5 ans, et les ménages de 50 à 79 ans détiennent à eux seuls 61 % de la masse totale du patrimoine national. La moitié des moins de 30 ans, elle, possède moins de 26 100 euros. Sans doute « parce qu’ils ne travaillent pas assez ».






Participer à la conversation