
Il déteste l’Europe, génère des clips IA à la Trump et s’offre des rappeurs de premier plan. L’arrivée de Paolo Rotelli, aka MC Pao, et son label Tractolabel donnent des sueurs froides à la planète rap. Le rap, nouveau front culturel des libertariens ?
Depuis quelques jours, un nouvel acteur du rap fait parler de lui : Tractopelle Musik et son label Tractolabel. L’entité a été fondée par Paolo Rotelli, président du groupe hospitalier San Donato fondé par son grand-père et milliardaire italo-monégasque.
La musique est faiblarde, les paroles lourdes et les clips générés par IA. L’affaire aurait pu en rester à la blague potache entre amis. Mais voilà. Paolo Rotelli, ou MC Pao, comme il se fait appeler dans l’industrie musicale, a de l’argent. Assez pour faire entrer quelques pointures dans son écurie, comme le rappeur Alkapote, avec qui le collectif a annoncé un projet commun à sortir en mai, Jugement dernier. Assez aussi pour se faire inviter par ce dernier dans son Planète Rap, institution de l’industrie diffusée sur Skyrock depuis 30 ans.
L’entrée par effraction dans ce monde codifié est assez brutale pour que Ilies, streamer musique et politique classé à gauche, mène l’enquête : qui sont ces nouveaux acteurs ? Les termes posés par le créateur ne sont pas élogieux : « Qui sont-ils vraiment ? D’où viennent leurs moyens ? Et comment expliquer qu'ils soient aussi débiles ? », interroge-t-il dans une vidéo vue près de 50 000 fois et intitulée « Ces horribles milliardaires ont infiltré le rap fr ».
Si le point de vue est clairement orienté, l’enquête, participative et en live, donne à rencontrer le personnage. On découvre ainsi un milliardaire au mode de vie clinquant mais surtout à l’esthétique et au propos tout droit venus de la droite libertarienne.
Un rap contre l’Europe et Zucman
En premier lieu, on remarque les clips à l’esthétique IA grossière – du Trump dans le texte. D’ailleurs, dans un de ces clips l’un des membres du collectif porte une casquette Make Europe Great Again. MC Pao indique dans sa bio Instagram, agrémentée d’une photo de profil NFT, Making Riviera Great Again. Rotelli défend que le détournement du slogan MAGA est une blague ; mais force est de constater que Tractopelle n’aime pas vraiment l’Europe.
Dans le clip généré par IA Vampaieur, la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen est représentée en vampire super-héro (?!), à la tête d’un groupe de méchants politiciens européens qui « veulent juste sucer notre sang », chante Mc Pao et 2clo, sur des nappes qui semblent elles aussi générées par IA même si MC Pao s’en défend. « Sur ton salaire / TAXE / Sur ta chaudière / TAXE / Sur tes poubelles / TAXE / Sur le personnel / TAXE / Sur l’héritage / TAXE / Sur les heures supp / TAXE / Sur le patrimoine / TAXE / Sur la santé même / SURTAXE », rappe le duo dans un morceau assez loin des considérations habituelles du genre.
Un univers volontiers grotesque qui rapelle à certains le clip Rap-tout, où le groupe d’humoristes Les Inconnus incarnaient les vampires de la taxation – à ceci près que cette version 2026 est parfaitement premier degré.
Grotesque IA
Dans une autre vidéo générée par Tractopelle et déterrée par Ilies, un Hercule aux lunettes aviateur mène une vie honnête jusqu’à ce que « le belligérant dieu communiste Héra » (en réalité une déesse) ne devienne jaloux et l’empoisonne. Sous emprise et dans un accès de rage, Hercule tue sa famille. Hera le défie alors à ses fameux 12 travaux. On voit Hercule combattre un lion à la crinière arc-en-ciel et septum au nez ( « la décadence LGBT », traduit Ilies pour ceux pour qui l’analogie visuelle n’était pas assez évidente), un dragon à sept têtes marquées des mots « Zucman », « flat taxe », « TVA », un sanglier aux couleurs de l’Europe, un taureau à celles de la Chine ou encore une « écurie woke chiasse » sauvée par le « capitalism juice » projeté à coups de lance à incendie. Les autres morceaux se nomment Cybertruck ou Cancel nous si tu peux (ou encore Casser les chiottes, mais passons).
Là encore, ces générations reprennent des éléments largement usités par la galaxie Trump : des personnages mythifiés en centurions ou super-héros (voire en Dieu lui-même pour le dernier clash entre Donald Trump et le pape), des animaux sauvages et des femmes blanches au nez délicatement retroussé. Un grotesque marqueur du « conservatisme postmoderne » typique de la « nouvelle esthétique du fascisme », comme l'analysait l’écrivain britannique Gareth Watkins, dans un texte dont nous vous parlions il y a un an.
Un héritier milliardaire à la rescousse du rap
MC Pao est-il d’extrême droite ? Aucun élément ne le corrobore vraiment. Paolo Rotelli s’en défend dans une vidéo tournée par Alohanews où le dirigeant répond aux accusations portées par Ilies. Il rappelle notamment avoir travaillé pour le think tank Different, affilié selon lui à la gauche Strauss-kahnienne. MC Pao souligne également que la majorité de ses artistes signés sont racisés. « Comment un fasciste dépenserait son argent pour des gens qu’il déteste et leur laisserait leur liberté de parole ? », interroge-t-il.
Dans cette vidéo du média de culture populaire, le rappeur Mayo et le manager Cokein prennent la défense du label et mettent en lumière la difficulté d’une industrie où les maisons de disques ne prennent plus le temps de développer les talents pour préférer des artistes ayant « buzzé » ( « Nos artistes sont des influenceurs », estime le PDG d’Universal France dans une interview à Stratégie). « Lancer un artiste c’est entre 100 000 et 300 000 euros, c’est accessible, calcule Paolo Rotelli. (…) Il est possible en quelques années d’entrer dans les coûts. Au pire ça sera du mécénat ». MC Pao rappelle également qu’il n’est pas le premier milliardaire à la tête d’une maison de disques : Vincent Bolloré possède Universal à 28% (pour l’instant, un projet d’OPA étant dans les tuyaux).









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