
Les travailleur·euses de la tech l’ont mauvaise. Non seulement le marché est instable et les conditions de travail se dégradent, mais les technologies qu'ils construisent sont parfois inutiles, voire néfastes. En guise de protestation, certain·es démissionnent. Rencontre avec ces déserteur·es plus ou moins bruyant·es.
Certains claquent la porte en faisant les gros titres. Mrinank Sharma, à la tête de l’équipe de la sécurité à Anthropic, a démissionné début février en partageant une lettre ouverte, vue 15 millions de fois sur X. « Le monde est en péril, écrit-il. (…) J’ai vu à quel point il est difficile de laisser nos valeurs gouverner nos actions. » En 2023, le pionnier de l’IA Geoffrey Hinton, désormais lauréat du prix Nobel, quittait Google en disant « regretter » son invention. Mais les petites mains de la tech aussi se questionnent. La réalité des emplois est loin de l’image des années 2010, faite de salaires mirobolants, de granolas gratuits et de campus all-inclusive. Surtout, de plus en plus, ils remettent en question leur rôle dans le déploiement de technologies aux conséquences potentiellement brutales et mal préparées.
« Souvent, nos conseils étaient ignorés ou modifiés »
Clara Fulks a 29 ans, vit au sud de la Silicon Valley et est dans l’industrie depuis 8 ans. Tombée dans l'informatique et les LLM via la linguistique, elle a toujours été sensible au côté éthique du domaine. Elle a travaillé au Royaume-Uni et aux États-Unis, dans l’annotation de données, le développement d’outils d’IA éducationnels et dans le conseil autour des domaines de l’influence, la cybersécurité ou encore la désinformation. Son dernier emploi a été le point de rupture, explique l’Américaine. Il consistait à mettre en contact les Big Tech ( « je n’ai pas besoin de les nommer, vous les connaissez » ), et les experts en cybersécurité, politique, trust and safety… « Je suis partie après une série de projets avec lesquels je n’étais pas alignée éthiquement et moralement », fait-elle savoir. Aujourd’hui, elle a monté son cabinet de stratégie. Sur Instagram, elle met à profit ses connaissances pour décrypter les enjeux techniques, économiques et géopolitiques de la tech.
Tenue par un accord de non-divulgation, Clara Fulks reste évasive. Mais pour elle, les processus en place ne permettaient pas l’intégrité des outils développés. « Souvent, nos conseils étaient ignorés ou modifiés d’une telle manière qu’ils ne correspondaient plus à nos recommandations. À la fin, on n’écoutait pas les experts mais l’équipe juridique : est-ce qu’une décision allait nous causer des ennuis ? » Clara Fulks fait remonter à son manager et ses collègues ses réticences, « probablement tous les jours ». « Ils comprenaient mais n’étaient pas prêts à risquer leur poste. Je peux le comprendre. Moi, je l’étais. »
« Tuer le tech bro en lui »
Izzy Wise, canadien de 32 ans, a encore un pied dans la tech. Début février, il annonce sur les réseaux qu’il quitte son emploi - mais avec « dignité », dit-il. En fait, il s’est arrangé avec son employeur pour partir en douceur et former son remplaçant. Depuis, il chronique sur les réseaux sa quête de « tuer le tech bro en lui ». Surtout, il documente sa poursuite d'une mission qui l’animerait davantage que la vie corporate de l’industrie de la tech.
Développeur depuis 2015, il commence dans le monde du jeu vidéo. Il adore ce domaine et sa créativité mais le milieu est fermé. En 2021, il entre dans un studio de logiciel sur-mesure et devient rapidement responsable technique, puis chargé de projet. Il entame son dernier rôle à peu près au même moment où ChatGPT débarque sur le marché. Une partie de son travail consiste alors à rendre les systèmes de ses clients plus autonomes, plus efficaces « et trouver comment ils pouvaient réduire leurs staffs pour réduire les coûts. Ça ne me semblait pas être une bonne mission », juge le trentenaire.
Chargé d’automatiser les emplois des autres, lui-même n’est pas à l'abri. « Mon entreprise est passée de 50 personnes à 15 en un an », rapporte-t-il. Pourtant, le processus qu'il participe à mettre en œuvre est loin d'être optimal, estime-t-il. « Je ne crois pas que les entreprises aient vraiment trouvé la solution. Elles entament des procédures de licenciement avant de savoir comment remplacer leurs salariés. Les petites entreprises suivent les grandes entreprises. »
Son témoignage résonne avec celui de mis.liserables, créatrice tech australienne. « Si vous travaillez dans la tech, vos jours sont comptés », explique-t-elle dans une vidéo vue plus de 1,8 million de fois. Elle raconte comment son entreprise a réuni ses data analystes, dont elle fait partie, pour leur demander de rendre leurs processus de travail compatibles avec l’IA - avant de faire une démo de comment l’IA pourra bientôt faire leur travail. En conséquence, elle aussi a démissionné.
Un marché de l’emploi difficile
« Seule une petite portion de travailleurs en position de privilège peut démissionner parce qu’ils sont en désaccord avec leur entreprise », prévient néanmoins Simone Robutti, représentant Europe de l’organisation internationale Tech Workers Coalition, lui-même ancien développeur ayant raccroché le tablier. D’autant que le marché ne va pas fort. Les entreprises de la tech licencient à tour de bras et les ex-employés multiplient les témoignages pour partager leurs difficiles situations : urgence de trouver un nouvel emploi pour conserver son visa, licenciement à répétition… D’autres n’ont pas été touchés directement mais souffrent de « de culpabilité du survivant ». C’est ce que rapporte Naoko Takeda, ex-employée à Block, entreprise spécialisée dans le paiement mobile dirigée par Jack Dorsey dont 40% des salariés ont été licenciés en février 2026. « 40 % des employés n'ont eu d'autre choix que d'accepter leur indemnité de départ et de quitter l'entreprise. Quant aux 60 % restants, on nous a proposé des salaires mirobolants pour rester et réparer les dégâts causés par notre « direction », tout cela pour que nous puissions continuer à contribuer à un avenir où l'IA nous laissera tous sans emploi », dénonce-t-elle dans un post Linkedin où elle explique pourquoi avoir démissionné de cette entreprise qui ne l’avait pas licencié.
Aiman Naqvi, 23 ans, data scientist dans l'industrie pharmaceutique depuis un an, n'a d'ailleurs pas démissionné. D'abord, son emploi lui permet de continuer à apprendre. « Je ne suis pas un expert, peu de personnes dans mon métier le sont ». Aussi, « je ne me sens pas financièrement prêt », reconnaît-il. Cela ne l'empêche pas de tenir depuis quatre mois une chaîne Instagram pour dénoncer les travers des Big tech en parallèle de son emploi. Plutôt techno-critique, même s'il défend la nuance, il est suivi par 120k personnes. Ses employeurs sont plutôt bienveillants avec sa nouvelle activité, dit-il.
Après être partie de son dernier emploi, Clara Fulks a bien cherché un nouvel emploi avant de fonder sa propre compagnie. « J’ai postulé à des centaines de jobs. J’ai même travaillé dans un café pendant un moment. » En 2025, quelques mois après son départ, le président Trump révoque le décret passé par Joe Biden pour encadrer le développement et l'usage de l'IA. « Le marché du trust and safety a été écrasé. » Pourtant, elle ne regrette pas. « Mon sens moral est fort et ma qualité de vie se dégrade quand je fais des choses avec lesquelles je ne suis pas alignée. Je préfère être pauvre et avoir un impact positif auprès de ma communauté que de devenir riche dans une compagnie qui travaille pour les Big tech. »
Moins de travail, plus de temps… pour s’organiser
« L’humeur est en train de changer, analyse Simone Robutti. C’est la fin des privilèges des travailleurs de la tech, ou en tout cas de ce narratif. Beaucoup de travailleurs de la tech étaient déjà sous-payés, mais il est clair que cela devient la norme. De plus, ces dernières années, le rôle de la technologie dans la société change et les travailleurs de la tech se rendent compte que souvent ils ne font pas partie du camp du bien, qu’ils développent des technologies néfastes ou inutiles. »
Si la difficulté du marché fragilise les travailleurs les plus précaires, elle s’accompagne aussi d’une résurgence de la participation syndicale, affirme Simone. « Certains travailleurs sont partis avec beaucoup d’argent, ils ont le temps de trouver un nouveau job et cela leur donne la stabilité de commencer à s’engager politiquement. »
Le mouvement est profond, veut penser le militant. « Nous essayons de construire quelque chose de plus large, qui ne se fonde pas sur des « travailleurs kamikazes ». Nous voulons construire sur 10 à 20 ans la prochaine génération d’organisateurs : ces gens dans l’ombre, sur le terrain, qui construisent des processus, des formations, des majorités. Le pouvoir en entreprise est notre principal levier pour améliorer les conditions de travail et pour changer les technologies. Mais il faut un terrain solide de solidarité et d’interrelations. »
Sur les réseaux, les travailleurs et travailleuses dissident·es perçoivent l’insatisfaction monter. Clara Fulks, Aiman Naqvi comme Izzy Wise reçoivent de nombreux DM. « Depuis que j’ai commencé j’ai eu des dizaines de messages de gens me disant qu’ils sont dans la même situation, qu’ils ne savent pas quoi faire, qu’ils veulent partir mais qu’ils ont peur, partage Wise. Ou d’autres qui sont partis et ont repris une ferme, sont devenus cuisiniers ou ont commencé à vendre des voitures. ». « La vague de travailleurs de la tech éthique est en train de se construire, abonde Clara Fulks. J’ai rencontré un groupe de quatre jeunes de l’université de ma ville, ils ont fondé une coalition qu’ils ont appelé Cal Poly SLO Tech for Liberation ! C’est merveilleux à voir. »
Pas anti-tech, anti Big tech
Points communs de ces critiques : tous et toutes rappellent à qui veut l’entendre que s’ils s’opposent aux Big tech, ils n’en sont pas anti-tech pour autant. « Je montre le côté sombre mais je suis tellement pro-tech et pro-IA, s'exclame Aiman Naqvi. Je le répète à mes abonnés, même s'ils n'aiment pas vraiment ça : ils s'attendent à ce que qui tu choisisses un camp. Moi, je pense que la nuance est le plus importante. » « L’IA est comme les réseaux sociaux, illustre Izzy Wise. C'est un outil génial et peut-être utilisé de manière positive, mais nous l’utilisons pour les mauvaises raisons sans même y réfléchir. » Pour lui, reste la « passion de construire des choses – il faut juste trouver les personnes alignées avec ta mission. »
« Le machine learning peut être éthique, abonde Clara Fulks, qui a fait son mémoire sur les technologies destinées aux personnes atteintes d’aphasie. J’ai vu de mes propres yeux le pouvoir des technologies de langage qui peuvent donner une voix aux gens qui ont perdu la possibilité de parler. Il y a de nombreuses et merveilleuses applications pour le machine learning. Mais l’IA comme produit : un chatbot, un thérapeute, un remplacement pour vos devoirs… la direction donnée par les grandes entreprises de la tech n’est pas celle qui nous permettra d’avoir des outils bénéfiques pour la société. »






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