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« Absolute propaganda » : Pékin transforme la guerre en Iran en fable animalière générée par IA

© The New York Times and CCTV

Pour imposer son point de vue sur la guerre en Iran, la Chine fait appel à l’esthétique des vieux films produits à Hong Kong et aux animaux anthropomorphiques générés par IA.

Un aigle à tête blanche mal avisé par un vautour avide, des petits chats persans vengeurs, des faucons qui abattent des drones en bois et des gazelles qui rassurent le public sur la fin de la domination des pétrodollars. Non, ce n’est pas le résumé d’un film de Miyazaki, mais bien celui d’un film de propagande du gouvernement chinois intitulé : « La légende de la vallée de l’or ». À coups d’intelligence artificielle et d’animaux anthropomorphiques, on y découvre le point de vue de la Chine sur la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

La géopolitique expliquée aux masses laborieuses

Le film se veut pédagogique et raconte le conflit à la manière d’un conte épique et fantastique. La « vallée de l’or » symbolise ici le détroit d’Ormuz, l’un des points de passage maritime les plus importants au monde, qui voit passer 21 % de la consommation mondiale de pétrole. La matière première est elle-même symbolisée par « l’essence de fer », une substance essentielle et précieuse qui est sous la domination de l’aigle à tête blanche.

Le film insiste à la fois sur les enjeux géo-économiques et place les États-Unis dans le rôle du « grand méchant ». Ces derniers commanditent l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei et font pleuvoir de très coûteuses flèches d’or (les missiles américains Tomahawk, qui coûtent entre 2 et 4 millions de dollars l’unité) sur l’école de Minab. Les Iraniens sont dépeints comme de petits chats rusés qui résistent aux attaques de l’aigle blanc en menant une guerre asymétrique avec leurs oiseaux de bois, les fameux drones Shahed à 30 000 dollars, qui obligent l’aigle à lancer des missiles intercepteurs eux aussi très chers, jusqu’à vider les caisses. Le film ne prend pas parti pour l’Iran, qui étrangle le commerce mondial et affame les populations.

Le film se termine par un dialogue entre une gazelle et un chameau au sein d’une caravane de marchands symbolisant les nouvelles routes de la soie, un projet stratégique chinois initié en 2013 et visant à relier économiquement la Chine à l’Europe, en intégrant les espaces d’Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers et ferroviaires. Les deux protagonistes évoquent le fait de trouver des chemins alternatifs, mais aussi d’être forts dans l’acte d’arrêter la guerre. Le personnage du chameau fait aussi référence au Jianghu, le monde des arts martiaux, des chevaliers errants et des guildes marchandes, qui compose dans le folklore chinois une sorte de société alternative, située en dehors de l’empire. Il s’agit d’une référence aux acteurs du Sud global, comprenant la Chine (qui ne se représente jamais directement sous les traits d’un animal), ainsi que les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud, qui sont situés en dehors de ce conflit et à la recherche d’un meilleur futur.

Du soft power diffusé de manière organique

Produit par la télévision centrale de l’État chinois, le film s’inscrit dans le cadre d’une rubrique consacrée aux courts métrages réalisés avec des outils d’intelligence artificielle. Très inspiré de la série télévisée chinoise ultra-populaire Journey to the West, qui met en scène des personnages en costume de singe et de cochon, le film recrée aussi la direction artistique du cinéma de kung-fu des Shaw Brothers, qui a marqué les esprits dans les années 70 et 80.

Cette esthétique typique des films d’arts martiaux hongkongais est recréée ici par l’IA Seedance 2.0 de ByteDance. C’est la même plateforme qui a d’ailleurs permis la génération de centaines de clips viraux montrant des scènes de soap opera interprétées par des animaux anthropomorphiques.

Diffusé sur Douyin, le film va cumuler 195 millions de likes, 16,3 millions de commentaires et 155 millions de partages. On doit son partage en Occident à l’influenceuse taïwanaise Angelica Oung, qui va traduire et sous-titrer le film avant de le poster sur son compte YouTube Taipology. Le film va ensuite faire son chemin sur les réseaux, et notamment sur une dizaine de subreddits consacrés à la Chine ou aux films IA, recueillant au passage des louanges pour sa réussite technique, mais aussi un accueil positif du message.

Par le simple fait de sa qualité et de son traitement à la fois absurde, dramatique et presque philosophique, « La légende de la vallée de l’or » réussit un véritable tour de force : rendre la propagande de Pékin attrayante et faire en sorte que son message passe facilement auprès d’un public occidental. Comme les clips iraniens basés sur les Lego, ces films générés par IA n’ont pas besoin d’opérations clandestines, d’armées de bots, ni même d’être particulièrement poussés par l’algorithme pour convaincre.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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