
200 milliards aujourd'hui, 4 000 milliards en 2030. Les stablecoins redessinent la souveraineté monétaire mondiale. Le 21 janvier 2026, lors de la Journée des Tendances de L'ADN à la Cité Universitaire de Paris, Marieke Flament et Laurent Darmon ont décrypté pour nous les enjeux stratégiques de ces stablecoins.
Les stablecoins, c’est un sujet « face nord », comme le présente Béatrice Sutter, directrice de la rédaction de L'ADN. En effet, l’arrivée massive des stablecoins dans le paysage monétaire international reste un sujet complexe mais il n’en est pas moins structurant et stratégique, notamment pour la souveraineté monétaire de l'Europe.
Écouter l'intégralité de la conférence en podcast :
C'est quoi exactement, un stablecoin ?
Marieke Flament, ancienne directrice Europe de Circle (l'émetteur de l'USDC, deuxième stablecoin mondial) pose les bases : un stablecoin, c'est une cryptomonnaie dont le prix est arrimé à une autre cryptomonnaie, à une monnaie fiduciaire ou à un produit négocié en bourse (comme les métaux précieux ou les métaux industriels). La grande différence avec le Bitcoin ? La stabilité. Un stablecoin reproduit la valeur d'une monnaie existante, d'où son nom. Laurent Darmon, directeur de l'innovation au Crédit Agricole, complète : « C'est tout un écosystème numérique qui, d'une certaine façon, duplique ce qu'on connaît dans la finance traditionnelle, mais avec des avantages en plus. » Les stablecoins assurent en effet des transactions plus rapides et moins coûteuses.
Pour mieux comprendre la naissance des stablecoins, un détour par l'histoire peut être nécessaire. En 2008, le Bitcoin invente l'échange de valeur sans tiers de confiance sur Internet. En quelques années, le nombre de cryptomonnaies explose, mais pour les traders et les banques, elles restent difficiles, voire impossibles à manipuler, car trop instables. Tether crée alors le premier stablecoin dollar. « Au début, c'était pour des cryptotraders », explique Marieke Flament. Aujourd'hui, le marché pèse 200 milliards de dollars et il est largement dominé à près de 98 % par deux acteurs : Tether (USDT, environ 57 % de parts) et Circle (USDC, autour de 40 %), et tous les deux sont quasi exclusivement adossés au dollar. Quant aux projections, elles donnent le vertige. Laurent Darmon évoque 4 000 milliards de dollars de stablecoins en circulation en 2030, soit vingt fois plus qu'aujourd'hui. « Ces chiffres me semblent crédibles », confirme-t-il. Mais dans ce climat d’euphorie, l'euro ne représente que 0,15 % du marché, ce qui pourrait sceller un retard difficile à rattraper.
Trois blocs, à chacun sa stratégie cryptomonétaire
« Pour la première fois dans l'histoire récente, les grandes banques centrales ne sont pas alignées », observe Marieke Flament. États-Unis, Europe et Chine s’engagent dans les stablecoins, mais chacun avec une vision différente et sans se coordonner.
Côté États-Unis, on peut retenir une date. Le 18 juillet 2025, l'administration Trump signe le Genius Act, premier cadre juridique américain pour les stablecoins. Avant cette loi, les entreprises crypto avaient « énormément de mal à travailler avec des banques », rappelle Marieke Flament : l'administration précédente leur livrait une guerre réglementaire ouverte. Trump inverse la vapeur, et le Genius Act légitime officiellement les stablecoins. Pour Marieke Flament, l'enjeu géopolitique derrière ce texte est limpide : « Il y a un intérêt énorme à continuer la dollarisation du monde. » Les stablecoins en dollars sont adossés à des bons du Trésor américain et plus ils se répandent, plus Washington exerce un contrôle invisible mais puissant sur les flux financiers mondiaux. Quand le Venezuela, par exemple, a utilisé massivement Tether pour contourner les sanctions américaines, les États-Unis ont demandé à Tether de bloquer ces transactions.
En Europe, le règlement MiCA avait pris les devants : adopté en 2023, il visait à encadrer les stablecoins avant même que les Américains ne s'organisent. Mais ce cadre reste défensif. Selon Laurent Darmon, l'enjeu est clair : « Le fait d'avoir du stablecoin euro permettrait de réinvestir cet argent dans le financement des États européens plutôt que dans le financement de l'État américain. C'est une question de souveraineté très importante. » Et le problème est déjà réel. Aujourd'hui, un citoyen européen muni de l'application Coinbase peut placer ses économies en stablecoins dollar depuis son téléphone. Marieke Flament est catégorique : « C'est de la dollarisation, et c'est en train de se passer maintenant. Aucune réglementation ne pourra arrêter ça. »
En Chine, la réponse s'appelle CBDC, une monnaie numérique de banque centrale, émise et contrôlée par l'État, programmable jusqu'à décider de l'usage des fonds versés aux citoyens. Marieke Flament illustre : « Le gouvernement chinois émet des yuans digitaux, peut les envoyer dans les wallets des gens, mais peut aussi décider de ne pas les envoyer. Si je vous donne une allocation pour des frais scolaires et que vous l'utilisez sur autre chose, je l'enlève. »
Pour les banques, l'opportunité de renouveler leur rôle de tiers de confiance
« À partir du moment où les usages sont là et que c'est utile aux clients, les banques se doivent d'être présentes » , affirme Laurent Darmon. Le Crédit Agricole, comme d'autres grandes banques européennes, entre dans la danse via des consortiums, c'est-à-dire des groupements de plusieurs établissements bancaires qui mutualisent leurs efforts pour émettre un stablecoin commun. La logique est simple : « Il n'y a pas vraiment d'interopérabilité des stablecoins entre les différents circuits. Plus vous avez d'utilisateurs sur plus de banques, plus vous avez de chances de succès. » Travailler ensemble permet d'atteindre la masse critique sans laquelle un stablecoin reste cantonné à des usages trop étroits pour s'imposer.
L'entrée des banques dans cet écosystème change aussi la donne en matière de confiance. Les grandes banques sont soumises à des obligations réglementaires très strictes – ratios de fonds propres, contrôles des régulateurs, audits permanents. En France, rappelle Laurent Darmon, « 15 % des Français, et davantage chez les moins de 35 ans, utilisent déjà ce monde-là ». Les banques ont donc un rôle concret à jouer pour sécuriser et élargir ces usages à un public plus large.
Car les risques existent. FTX, la plateforme d'échange crypto fondée par Sam Bankman-Fried, s'est effondrée fin 2022 dans un scandale de détournement de fonds clients estimé à plusieurs milliards de dollars. La Silicon Valley Bank, très exposée à l'écosystème tech et crypto, a fait faillite en mars 2023 en quelques heures, emportée par un bank run massif. Ces deux épisodes ont rappelé à quel point le secteur peut être fragile quand il manque de supervision. « Ça peut effectivement devenir un sujet » , concède Marieke Flament. Elle évoque un scénario-fiction qu'elle a coécrit avec Nicolas Colin dans leur newsletter Currency of Power : si la Corée du Nord parvenait à pirater les réserves de Bitcoin de Tether, les détenteurs de stablecoins prendraient peur et chercheraient massivement à convertir leurs USDT en dollars réels. Pour honorer ces demandes de remboursement, Tether devrait vendre ses bons du Trésor américain en masse, ce qui provoquerait une onde de choc sur les marchés obligataires américains. Un scénario systémique que peu ont anticipé. Mais pour Laurent Darmon, « la sécurité de la banque reste un rempart ».
Ce qu'il faut surveiller en 2026
Les prochains mois s'annoncent décisifs. Côté américain, depuis la tenue de notre table ronde en janvier, les choses ont évolué. Le 25 février, l'OCC (Office of the Comptroller of the Currency) a publié un cadre réglementaire détaillé pour mettre en œuvre le Genius Act. La machinerie réglementaire est donc en marche. Mais des voix discordantes se font entendre : le procureur général de New York et plusieurs procureurs de district ont adressé une lettre critique estimant que la loi donne une couverture légale à des entreprises qui profitent de la fraude, sans les obliger à restituer des fonds volés.
Côté européen, la riposte s'organise. Le 3 mars 2026, la BCE a publié un document d'alerte : l'adoption massive des stablecoins en dollars menace directement la souveraineté monétaire de la zone euro, et le marché mondial a désormais dépassé les 300 milliards de dollars, à 99 % en dollars. Et surtout, un consortium de douze grandes banques européennes baptisé Qivalis, dont BNP Paribas, ING et UniCredit, prépare le lancement d'un stablecoin adossé à l'euro pour le second semestre 2026. C'est exactement le mouvement que Laurent Darmon appelle de ses vœux. L'euro numérique de la BCE, lui, n'est pas attendu avant 2029.
La Journée des Tendances 2026 de L'ADN a eu lieu le 21 janvier 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris à l'occasion de la sortie du Livre des Tendances Business 2026. Pour vous procurer un exemplaire, c'est par ici !









Participer à la conversation