
Avec Newpress, le youtubeur et journaliste Johnny Harris explore une nouvelle manière d’informer, fondée sur la relation directe avec le public, dans un écosystème dominé par les algorithmes et les intelligences artificielles.
« Le fascisme est-il de retour ? », « Que se passe-t-il réellement dans les « zones obscures » de l’océan ? », ou bien encore « Le Moyen-Orient moderne expliqué ». Sur sa chaîne YouTube, le journaliste indépendant et créateur Johnny Harris propose à ses plus de 7,5 millions de followers des décryptages et des enquêtes approfondies qui durent parfois plus d’une heure sur des sujets variés. Comme de nombreux confrères après lui, Johnny a été l’un des premiers journalistes vidéastes à faire le grand saut depuis une rédaction bien établie, celle de Vox, vers une chaîne YouTube personnelle qu’il a cofondée avec sa compagne en 2020. Six ans plus tard, il passe un autre cap en lançant Newpress, un média qui n’est pas vraiment une rédaction au sens classique, mais qui tente d’inventer une nouvelle forme d’organisation journalistique.
Nouveau modèle médiatique
Décrit sur Nieman Lab, Newpress est un mix entre une société de production et une plateforme communautaire inspirée de « l’Internet à l’ancienne » et destinée à accueillir d’autres « journalistes créateurs » comme lui. Dans une vidéo intitulée The Internet Didn't Fail. It Was Taken, il explique son concept : il s’agit avant tout d’un collectif de créateurs composé de Sam Ellis, Christophe Haubursin et Max Fisher, qui ont chacun leur propre chaîne YouTube, mais collaborent régulièrement. Ce collectif s’adosse à une plateforme participative basée sur un modèle d’adhésion : l’accès est gratuit et permet de rejoindre la communauté et de contribuer aux sujets en cours, tandis qu’un abonnement payant donne accès à des contenus exclusifs, des vidéos sans publicité et des sessions de questions-réponses en direct avec les créateurs. Le lurking, c’est-à-dire le fait de lire les contenus sans participer, est revendiqué comme mode d’usage légitime et une façon d’observer de l’intérieur comment fonctionne ce modèle de journalisme communautaire sans avoir à s’exposer.
Ce qui frappe derrière ce nouveau modèle médiatique, c’est justement la place laissée au lien entre le public et les créateurs, lien largement inspiré de la relation parasociale qu’entretiennent les youtubeurs avec leur audience. Le modèle économique de Newpress en dit long sur cette priorité : 95 % des revenus proviennent de la publicité et des partenariats, et l’abonnement payant, assumé comme marginal, est là moins pour financer le journalisme que pour sceller un cadre communautaire ou une appartenance à un groupe. On ne souscrit pas pour accéder à de l’information ou « financer des enquêtes », mais pour investir plus sérieusement dans une relation avec des journalistes qu’ils ont choisi de suivre. Newpress n’est d’ailleurs pas la première entreprise de presse à tester cette nouvelle modalité relationnelle. En 2021, The Free Press, fondé par la journaliste Bari Weiss, proposait déjà un modèle similaire. L’abonnement à 10 dollars par mois permettait d’accéder à du contenu, mais surtout de rallier une ligne éditoriale explicitement positionnée contre ce que Weiss appelait « la pensée unique » des grands médias, qu’elle considérait comme étant trop woke. Le média a atteint environ 136 000 abonnés payants et des revenus estimés à 20 millions de dollars en 2025 grâce à cette polarisation assumée. Ironiquement, Weiss a accepté le poste de rédactrice en chef de CBS News en décembre 2025, réintégrant l’une des plus vieilles institutions médiatiques du pays.
L'ère de l’économie relationnelle
Ce pari sur le relationnel n’est pas le fruit d’une intuition de journaliste : il s’inscrit dans le cadre d’une nouvelle relation que les publics entretiennent avec les pourvoyeurs d’information. En février dernier, une étude menée par le Financial Times et Knight Lab démontrait déjà que, dans un contexte d’infobésité et de mainmise des algorithmes de recommandation, ce n’est plus la marque institutionnelle d’un média qui compte vraiment, mais davantage le partage de l’information par un pair et la relation de confiance tissée avec les créateurs qui sont priorisés.
Les racines de ce basculement vont d’ailleurs bien plus loin que la simple infobésité. Pour Bruno Patino, président d’ARTE France, nous sommes en train de changer de paradigme médiatique. Dans une conférence donnée au CPH:DOX de Copenhague, l’auteur de La civilisation du poisson rouge évoquait notre passage collectif de l’ère de l’économie de l’attention à celle « de l’économie relationnelle ». À partir du moment où nous sommes plongés dans un environnement médiatique où se mêlent le vrai, le faux, l’humain et le synthétique, l’idée pour les médias n’est plus de capter notre attention, mais plutôt d’être choisis comme source de confiance par des systèmes d’IA qui décident à la place du lecteur. Il reprend en fait la thèse de Shuwei Fang, chercheuse associée au Centre Shorenstein pour les médias, la politique et les politiques publiques de la Harvard Kennedy School. Cette dernière explique que l’information est en train de suivre un nouveau circuit qui alimente d’abord les agents conversationnels avant d’arriver aux internautes, un phénomène résumé par l’acronyme B2A2C – c’est-à-dire Business to Agent to Consumer. Face au risque de voir les voix et les récits divers sur le monde se faire submerger par le flot de contenus présélectionnés par des IA, la proposition de Newpress de rejoindre une sorte de mini-Internet alternatif privilégiant la relation directe sans algorithme de recommandation semble être un pari gagnant. Mais il peut aussi s’agir d’une porte de sortie pour une profession qui est en train de mourir, sans en avoir toujours conscience.
La mort de l'industrie journalistique
Pour le théoricien des médias Andrey Mir, c’est le concept même de journalisme que l’on est en train d’enterrer. Dans ses ouvrages, et notamment dans The Digital Reversal paru en 2025, il explique que nous avons basculé depuis les années 2010 dans l'ère de l' « oralité numérique ». Il explique que nous sommes depuis les années 2010 dans l’ère de l’ « oralité numérique ». D’après ce concept radical, l’écriture instantanée et conversationnelle rendue possible par les messageries et les réseaux sociaux a réactivé des traits cognitifs propres aux sociétés orales d’avant l’imprimerie. La vérité factuelle et abstraite assise par la presse a laissé place à une vérité négociée en temps réel, définie par ce qui fonctionne dans le moment et validée par le groupe. Pour Mir, les médias journalistiques héritiers de Gutenberg perdent le public parce que la promesse de vérité objective qu’ils portent est en train de se dissoudre dans l’oralité numérique. De manière plus globale, nous n’aurions plus vraiment besoin d’avoir une information factuelle et vérifiée dans un environnement où ce qui compte, c’est la confiance dans une personne.
Attention toutefois. Si Audrey Mir précise que l’industrie de la presse dans son ensemble est sur le point de s’éteindre, les compétences journalistiques qui consistent à trouver une information, la structurer en récit, la packager et cibler le bon public sont plus demandées que jamais. Ce qui disparaît, c’est le modèle institutionnel qui organisait ces compétences autour d’un monopole de diffusion. En refusant un statut de rédaction classique et en se réorganisant autour de la relation directe, Newpress veut sans doute prouver que la valeur du journalisme se trouve avant tout dans la communauté qui l’entoure.




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