
Si les familles monoparentales représentent aujourd’hui un quart des familles françaises, leur prise en compte par les politiques urbaines reste encore partielle. Entre précarité résidentielle, localisation subie et organisation spatiale inadaptée, le parc de logements actuel peine à répondre à leurs besoins spécifiques et doit s’adapter à ces nouvelles réalités sociologiques. De l’évolution des critères d’attribution des logements aux résidences pilotes, des propositions émergent pour dessiner une ville plus inclusive.
Depuis 50 ans, le paysage familial français a radicalement changé : si en 1975, les familles monoparentales constituaient 9,4 % des familles françaises, elles sont aujourd’hui 25 %, dont 82 % sont portées par des femmes seules (Insee 2023). Ce modèle familial s’accompagne souvent d’une fragilisation économique : un seul salaire pour subvenir aux besoins d’un foyer, et des revenus qui chutent brutalement en cas de séparation. Dans ces conditions, l’une des principales difficultés pour ces familles demeure la quête d’un logement adapté. L’étude « Dynamiques Résidentielles » menée par CDC Habitat fin 2025 démontre ainsi que leur mobilité résidentielle se fait souvent sous le signe de la contrainte, dans un cadre de pressions, d’arbitrages difficiles et de compromis. « Avec un seul revenu, les familles monoparentales connaissent toutes une pression budgétaire importante, déclare Sophie Monnet, responsable des études clients chez CDC Habitat. Elles souhaitent trouver un logement convenable avec un loyer abordable, tout en restant dans le même secteur pour faciliter l’organisation de la vie quotidienne (école, mode de garde, proximité avec l’ex. conjoint.e dans le cas d’une garde partagée). »
Entre compromis et hyperorganisation
Ce que pointe également Monia Douadi, présidente de l’Association des Familles Monoparentales : « L’organisation des politiques urbaines et du logement reste calquée sur le modèle nucléaire, elle n’est pas du tout conçue pour la gestion du temps d’un parent unique qui doit jongler entre travail, école et intendance, sans relais immédiat. Elle invisibilise les parents solos et aggrave souvent leur charge mentale. » L’étude de CDC Habitat révèle également que pour de nombreuses familles monoparentales, l’accès au logement peut s’avérer complexe en raison de ressources souvent plus limitées et de démarches administratives chronophages. Ces éléments rendent parfois leur parcours résidentiel plus long, malgré les dispositifs d’accompagnement existants dans le parc social. Et si ce dernier est adapté à leurs niveaux de revenus, la pénurie de logements reste une entrave pour y accéder. Cette réalité incite dès lors ces foyers à un report vers le marché privé, où l'étroitesse de leurs ressources pèse alors lourdement sur les typologies accessibles.
Conséquence : les parents solos se trouvent contraints à choisir des logements qui ne leur correspondent pas, souvent au détriment de leur intimité pour garantir une chambre à leurs enfants. Selon les rapports de l’Insee (2018 et 2019), 23 % de ce public occuperait un logement surpeuplé contre 10 % des familles avec deux parents. « Les compromis nécessaires touchent tant l’organisation nocturne, avec la répartition des chambres, que diurne pour organiser les espaces de travail et de vie, affirme Sophie Monnet. Cette nécessité d’adaptation constante transforme ces familles en véritables gestionnaires de l’espace selon les âges, les sexes et les besoins de leurs enfants, avec souvent beaucoup de débrouille. »
Changer la donne
Face à ce constat, des acteurs se mobilisent. Des initiatives privées – comme Cohabs ou Commune – ont été parmi les premières à lancer des solutions de coliving à destination des familles monoparentales (avec plus ou moins de succès, la forme de logement, les services ou les loyers n’étant pas toujours adaptés). À Paris, l’association Pause Toit propose aujourd’hui des colocations aux parents solos avec leurs enfants, mais celles-ci sont temporaires.
Le collectif de recherche-action Soli Logis souhaite quant à lui tester de nouvelles approches innovantes directement sur le terrain. Porté par l’opérateur CDC Habitat, A4MT (structure accompagnant la transformation des marchés) et l’association Kozoku (experte de la monoparentalité), il réunit des bailleurs, architectes, collectivités locales et promoteurs. « Pendant trois ans, nous allons travailler sur différentes thématiques : architecture et conception de mobilier pour favoriser l’intimité ou pour créer des espaces partagés ; modèle économique tenant compte du revenu unique ; accompagnement/services et solidarité », explique son responsable, Nicolas Baumer.
Dépassant la prospective, Soli Logis s’appuie sur une approche expérimentale forte : « CDC Habitat offre la possibilité de tester concrètement certaines approches sur le terrain, déclare Sandra Beer, Responsable Pôle études de marchés et Analyse spatiale chez CDC Habitat. Cela permet non seulement de confronter les idées à la réalité, mais aussi d’obtenir des retours directs. »
Expérimenter au plus près des besoins
À Tours par exemple, la direction interrégionale Grand Ouest de CDC Habitat et Soli-Logis teste un projet d’aménagement de résidences afin de permettre aux parents solos de bénéficier d’un espace réellement privatif, dédié au couchage. En parallèle, à la direction interrégionale Sud-Ouest, « des actions dédiées sont menées en partenariat avec des partenaires locaux. Nous proposons des permanences d’information juridiques ou sur l’emploi, des ateliers bien-être, du soutien à la parentalité. L’enjeu est de transformer le logement d’un simple espace privé en une plateforme de services », indique Coralie Dubois, chargée de mission accompagnement social et publics spécifiques chez CDC Habitat.
À l’issue, Soli-Logis souhaite proposer des solutions adaptées dans l’existant comme dans le neuf, facilement reproductibles et adaptables à plus grande échelle. « Cette logique d’expérimentation nous permet également de challenger les différents acteurs du logement – promoteurs, collectivités, aménageurs – en les invitant à repenser leurs pratiques et à adapter leurs offres aux réalités de ces ménages, déclare Sandra Beer. Mais attention, notre objectif n’est pas de développer des logements trop spécifiques, nous voulons au contraire concevoir des solutions capables de s’adapter à différents profils de ménages, qui correspondent aux différentes étapes de leur parcours résidentiel. »
Pour une ville plus inclusive et solidaire
Au-delà de ces initiatives nécessaires, les associations représentantes des familles monoparentales plaident pour plus de visibilité sur la scène publique. Pour Monia Douadi, cela commence par « ne pas essentialiser ces familles à une unique typologie, car il y a une infinité de profils : un enfant, des enfants, une mère ou un père, une situation choisie ou subie, durable ou transitoire… Plus rien n’est figé, les pouvoirs publics devraient comprendre la monoparentalité, non plus comme une exception, mais comme une composante majeure de la structure sociale. »
Concrètement, cela peut passer par une simplification administrative – à l’image de la « carte famille monoparentale » déployée à Paris pour faciliter l’accès aux tarifs sociaux et aux aides locales – ou par la reconnaissance du statut des familles monoparentales. Sur ce point, la proposition de loi déposée en mars 2024 n’a pas officiellement été abandonnée, mais se heurte pour le moment à des obstacles politiques et budgétaires majeurs : dissolution de l’Assemblée dans les mois suivant le dépôt, préconisation d’une approche plus pragmatique par le Sénat (comme la carte monoparentale proposée par la ville de Paris), et coût financier important pour l’État. Pour Monia Douadi, les critères de quotients familiaux et d’attribution des logements sociaux aussi devraient être revus, pour « se baser sur la composition réelle des familles et non seulement sur le nombre de personnes ». Un appel à « s’engager concrètement » a d’ailleurs été lancé aux municipalités et aux candidats aux prochaines élections par le collectif Mères déters, pour assurer une meilleure prise en charge des mères isolées et familles monoparentales.
Un combat dont la société entière sortirait gagnante selon Nicolas Baumer : « Mieux prendre en compte les familles monoparentales transformerait la ville pour toutes et tous. En sortant la monoparentalité des “extérieurs qu’on ne voit pas”, on favoriserait une forme d’entraide, cela générerait plus de communs. Une ville qui s’adapte à la vulnérabilité et aux besoins de proximité d’un parent solo devient une ville plus fluide et solidaire pour l’ensemble des citadins. »





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