livre des tendances 2026
le livre des tendances 2026
 

    Marine Ulrich, directrice associée chez Artistik Bazaar

    Marine Ulrich

    Marine Ulrich est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    M.U. : Mon parcours est ancré dans le monde de l'art et de la culture, j'y ai pris racines peu après l'adolescence sans que mon milieu familial ne m'y prédestine. Très vite, j'ai perçu que c'était un bon observatoire pour regarder le monde se transformer, pour essayer d'en comprendre le mouvement, pour entendre ses questionnements les plus profonds, pour y lire ses paradoxes. Bref, un bon "emplacement" si je puis dire, pour écouter ce qui se trame...

    Après un master Culture & Médias à Sciences Po et quelques années dans un cabinet de conseil en politique culturelle dirigé par Jacques Attali, j'ai bien cru m'être plantée. Le secteur culturel dans les années 2010 offrait déjà un spectacle peu réjouissant : baisses drastiques des subventions, opacité des modèles de financement, baronisation des institutions culturelles, etc. De quoi moucher rapidement mes ardeurs de jeunesse.
    Et pourtant... il suffisait de se décaler légèrement, de sortir du "secteur culturel" dans son acception franco-française pour observer l'incroyable vitalité du monde créatif. Dopés par l'émergence des technologies numériques, encouragés par l'économie collaborative et l'essor du peer-to-peer, nous avons tous découverts nos incroyables talents. La créativité elle-même est devenue valeur suprême de la "startup nation".

    Sur ce constat, j'ai crée en 2015 avec Marine Birot rencontrée sur les bancs de Sciences Po, l'agence Artistik Bazaar avec la ferme conviction que le monde créatif au sens large pouvait irriguer bien au delà que le seul "secteur culturel". Il peut être un moteur pour aider la société à se réinventer, à condition qu'on fasse une place aux artistes en tous lieux jusqu'alors non occupés : dans les écoles, dans les conseils d'administration, dans les lieux publics, dans tous les interstices de nos territoires et de nos agendas.
    Au fronton de cette modeste entreprise d'alors, nous avons écrit notre manifeste intitulé Donnons de l'air(e) à l'art. Regards d'aujourd'hui sur la culture, ses pratiques et ses lieux.

    Aujourd'hui, au sein de cette agence, nous concevons et produisons pour des entreprises et des acteurs engagés des expériences artistiques qui adressent les grands sujets notre époque.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    M.U. : Ce qui me titille le matin au réveil, c'est l'inépuisable énergie des artistes, voilà bien une ressource qui n'est pas prête de se tarir. Découvrir le travail des artistes qui se passionnent pour nos sujets contemporains est mon sport favori (le seul d'ailleurs que je pratique).
    Qu'ils soient plasticien(ne), chorégraphe, auteur de théâtre, designer, ils ont été percutés par un sujet qui est devenu "sujet" au sens propre.
    À force de tourner autour, ils nous en font percevoir les aspérités et les évidences, ils nous font expérimenter combien ce sont aussi "nos sujets".
    Ce qui me fait me lever le matin, ce sont ces découvertes artistiques et l'envie des les partager dans le cadre des évènements que nous organisons.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    M.U. : Le 16 mars 2020, le gouvernement a décrété que la culture ne faisait pas partie des activités dites "essentielles". Il n'en fallait pas moins pour que le secteur culturel se ressaisisse et perçoive sa valeur...
    Je crois que c'est précisément à ce moment là que j'ai réalisé que mon métier avait de l'impact.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    M.U. : J'ai toujours eu une passion pour le théâtre, l'idée même de rassembler des inconnus dans le noir pendant 2h pour leur raconter une histoire me fascine. Mais je dois dire que les spectacles de James Thierrée, acteur, metteur en scène, acrobate et musicien suisse, petit-fils de Charlie Chaplin ont ma préférence.
    Ses spectacles interrogent notre capacité à partager ensemble, au même moment, dans un même lieu, une émotion artistique. Ce sont des moments rares et précieux dont on ressort meilleur.

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    M.U. : Le secteur de l'art et de la culture au sens large est par essence impacté par toutes les grandes mutations de notre société, c'est pour ainsi dire sa raison d'être.
    Ceci étant dit, je m'intéresse beaucoup à la manière de rendre "soutenables" nos activités artistiques. Beaucoup de choses restent à faire dans ce domaine pour produire et peut-être même créer de manière plus sobre et plus frugale. Si le secteur culturel ne fait pas sa transition, s'il ne pense pas les conditions de sa durabilité, il risque une fois encore d'être taxé de "non essentiel"...

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?

    M.U. : Depuis 4 ans, notre agence accompagne une association dans son projet de reprise d'un ancien Carmel à Avignon pour y développer un projet d'habitat partagé à vocation sociale, culturelle et écologique. 40 personnes de tous âges et d'origines très diverses y vivent à l'année, partageant un commun, un lieu séculaire en plein cœur de la ville à faire renaître, et un idéal : celui de la vie communautaire.
    Avec cette association, nous avons construit un modèle économique et social original pour ce lieu en lui permettant de s'ouvrir pour le Festival d'Avignon en accueillant une quinzaine de spectacles et des milliers de visiteurs chaque jour du mois de juillet. Les résidents accueillent les festivaliers qui découvrent une autre manière de produire de la valeur en commun, de donner sens à un lieu.
    La pérennité de ce modèle et les bénéfices pour toutes les parties prenantes qui y sont associés (résidents, compagnies accueillies, voisins du quartier, festivaliers, etc.) est une vraie source de joie et de fierté pour moi.
    Être créatif et ingénieux dans les moyens de produire les projets culturels afin qu'ils puissent émerger et durer, c'est un défi qui me plait beaucoup et grâce auquel je ne m'ennuie jamais...

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    M.U. : Travailler avec des artistes et faire émerger des projets artistiques exigent de se réinventer en permanence : aucun projet ne se ressemble et les conditions de leur émergence ne sont pas toujours garanties. Autant dire que ma première manière d'innover, c'est d'expérimenter toutes les combinaisons possibles avant d'y arriver...
    Certains projets que nous organisons sont portés par des entreprises (comme les expositions du MAIF Social Club que nous produisons depuis 2018), d'autres par des associations militantes (comme l'Institut pour un design soutenable par exemple dont nous produisons la prochaine Biennale Bâtir Vivant en avril 2026), d'autres encore par des coalitions de mécènes (comme le prix d'art numérique PULSAR que nous avons initié aux côtés de Gilles Babinet en 2017).
    Pour nous l'innovation consiste souvent à rassembler toutes les conditions pour qu'un projet artistique puisse advenir et qu'il puisse se partager dans le cadre d'une expérience collective de qualité.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    M.U. : J'aime beaucoup les analogies entre les écosystèmes vivants et le monde du travail. Rien de tel qu'un botaniste pour nous parler de l'organisation du travail en entreprise et de ses évolutions !
    Plus sérieusement, comme tout étudiante ayant fréquentée la rue Saint Guillaume, j'ai une grande admiration pour Bruno Latour et sa manière de considérer le travail comme un système d'interdépendances. Le monde du travail offre un effet de loupe sur la nature de nos liens, par voie de conséquence il nous questionne sur le soin que nous y accordons.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    M.U. : Ce think tank est un collectif et j'espère y construire des relations de qualité, nourries par des conversations animées sur des sujets qui m'intéressent aujourd'hui ou m'intéresseront demain. J'espère y trouver des individus qui se questionnent sur le monde qui vient, qui cherchent sans forcément avoir besoin de trouver, qui se réjouissent de vivre des expériences en commun.
    J'espère que j'aurais l'occasion de partager mes découvertes artistiques en lien avec ces questionnements.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    M.U. : Pour chacune des expériences artistiques que nous produisons, j'aimerais pouvoir dire qu'elles ont contribué à resserrer nos liens humains autour d'une émotion partagée.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    M.U. : « Le pessimisme est d'humeur, l'optimisme est de volonté », cette phrase du philosophe Alain est régulièrement pour moi une antidote au découragement.

     

     

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