premium1
thecamp 2026
 

    Stéphane Maguet, Producteur et commissaire d'exposition

    Stephane Maguet

    Stéphane Maguet est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.

    Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?

    S.M. : Le fil rouge de mon parcours a toujours été de faire le trait d'union entre la création et les technologies, le pont entre ces deux cultures. Ça n'a pas toujours été sans friction, mais c'est précisément dans cette tension que j'ai pu inventer de nouvelles manières de concevoir, de produire et de diffuser des œuvres à la croisée des deux mondes.
    Du début de ma carrière chez Canal+, aux débuts d'internet, à la galerie Numeriscausa qui défendait l'art numérique, en passant par les grandes agences de communication et les institutions culturelles : partout, j'ai utilisé les technologies comme un nouveau langage.
    Aujourd'hui, dans mon travail artistique (je dessine notamment pour le patrimoine à l'échelle de l'architecture) je fais dialoguer le dessin traditionnel et les IA génératives. Une forme d' « imagination artificielle », comme dirait Grégory Chatonsky.

    Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?

    S.M. : Aujourd'hui ce qui m'obsède au quotidien, c'est d'abord dessiner pour raconter des histoires. Je mets en scène toute une galerie de personnages hors normes qui racontent notre condition humaine dans un monde en équilibre. Comme de vilains petits miroirs. Et bien sûr, l'observation du monde culturel et technologique est un de mes sujets de prédilection.
    Le dessin est un geste qui implique le corps, et qui constitue, comme la lecture ou le sport, une hygiène face au numérique. Sans dessiner, j'étouffe un peu.
    Au-delà de mes créations, j'enseigne l'usage créatif des technologies dans les écoles d'art, de design et de communication. La transmission est mon autre pilier. En privilégiant d'autres imaginaires, je tente de déconstruire les outils et de transmettre une autre philosophie que celle de la Silicon Valley et des tech bros.

    Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?

    S.M. : La découverte de mon premier ordinateur à 10 ans ouvre une première brèche dans la réalité. Assez classique pour ma génération. Ce qui l'est moins, c'est de me retrouver à 20 ans aux Nouveaux Programmes de Canal+, au milieu d'une armée mexicaine de talents qui croyaient profondément à ce qu'ils faisaient. C'était les débuts du Web. On essayait de comprendre et de tester de nouveaux formats d'émissions : Max Headroom, Cléo, le Deuxième Monde, Game One, les premiers streams audio sont nés à cette époque. J'ai appris à coder, à écrire, à faire des interviews, à parler en public, à travailler avec des gens de tous les horizons. Pour moi qui ai été éduqué par les jésuites, cela a été une explosion. Et surtout j'ai compris que les technologies constituaient un outil insoupçonné pour raconter des histoires et créer des œuvres. J'y suis resté cinq ans. C'est l'expérience initiatique qui donnera le ton à toute la suite - notamment quand je fonderai Numeriscausa, une des premières galeries d'art numérique au début des années 2000.

    Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retourné·e ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?

    S.M. : Des fois, on ne sait pas pourquoi une œuvre vous touche. Ou pas tout de suite.
    Pour moi certaines œuvres sont au moins aussi importantes que les personnes. Je relis beaucoup, et mes dessins sont souvent en dialogue avec les œuvres qui m'ont marqué. Comme un musée imaginaire.
    Bande dessinée : L'Incal de Moebius et Alejandro Jodorowsky, pour ce monde traversé par la tech et la spiritualité. Je l'ouvre une fois par mois. Parfois pour comprendre comment on dessine un nuage…
    Films : Les Ailes du désir de Wim Wenders, pour sa poésie sublime. L'histoire d'un ange qui veut devenir mortel par amour. Videodrome de Cronenberg, pour son étrangeté et ce qu'il dit déjà de l'influence des médias et de la viralité.
    Danse : les spectacles de Pina Bausch - Parce qu'elle fait du corps le point de départ, et que « si on ne danse pas... on est foutus ».

    Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?

    S.M. : L'avènement des technologies a posé, dès les années 90, une question anthropologique majeure. On a parlé d'une évolution de la condition humaine, d'une nouvelle Renaissance… Ce qui est sûr, c'est qu'elles ont pris une place sans précédent dans notre relation aux autres et au monde. Pour les créateurs, elles ont radicalement renouvelé les outils et les imaginaires. Mais pas que…
    Je m'estime très chanceux d'avoir pu traverser ces trente dernières années à la fois comme acteur et observateur. Cette accélération globale a quelque chose de vertigineux, à la fois fascinant et inquiétant. Ma génération a connu l'arrivée des ordinateurs, la naissance d'internet, celle des GAFA et des réseaux sociaux, et enfin l'expansion de l'IA.
    Mais la rébellion est devenue l'empire ! Et les technologies qui portaient, à la fin du siècle dernier, une promesse joyeuse de libération, d'accès à la connaissance, de partage et d'éducation sont devenues le contraire. Souvent des instruments de captation, d'extraction, de manipulation et de domination. Nous vivons une espèce de guerre culturelle. Mais j'ai envie de croire à notre magnifique humanité plutôt qu'au Léviathan.
    Encore doit-on distinguer les technologies des plateformes qui les accaparent. Je ne crois pas qu'il faille les rejeter, mais inventer d'autres manières de les produire et de les utiliser. Je crois profondément à la puissance du collectif et de la culture pour cela. Il n'y a pas de fatalité, et c'est pour cette raison que je continue à dessiner, à enseigner, à transmettre, convaincu que les artistes ont quelque chose d'essentiel à dire et à faire voir sur le monde.

    Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fier·e ?

    S.M. : Si je devais en choisir un, ce serait sans hésiter Numeriscausa, la galerie d'art numérique que j'ai cofondée avec trois associés en 2002. Pendant près d'une décennie, on a défendu toute une génération d'artistes français pour qui les technologies étaient devenues de nouvelles grammaires. On vivait pour ça, matin, midi et soir. On en rêvait la nuit. On a organisé une trentaine d'expositions en France et à l'international. Ce n'est pas le projet le plus visible de mon parcours, mais c'est celui dont je suis le plus fier, parce qu'on a aidé des artistes à prendre conscience d'eux-mêmes.
    Vingt ans plus tard, c'est un projet très différent qui m'occupe. "Les Voix du Silence" est ma première exposition d'ampleur. Au Château de Montois, je dessine une fiction à l'échelle de l'architecture, un dialogue entre le patrimoine, André Malraux et les personnages qui m'obsèdent. Le projet est labellisé par le Ministère de la Culture dans le cadre du Cinquantenaire d'André Malraux, du 27 juin au 20 septembre 2026. C'est sans doute le projet le plus personnel que j'aie jamais porté.

    Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?

    S.M. : Je vais voir des expositions et des spectacles. Jusque-là rien d'extraordinaire. Et souvent ça me donne envie de dessiner, parfois ça rentre en dialogue avec mon travail du moment.
    Pour innover, je crois beaucoup à la vertu du prototype. On teste un truc, et c'est dans l'expérimentation que la forme ou l'idée vient. On prend une technologie, une plateforme, on la retourne jusqu'à ce qu'on trouve un petit usage pour lequel elle n'a pas été conçue. Et des fois c'est l'impasse. La création et l'innovation sont étrangement discontinues.
    Enfin je fais des breaks de technologie : lecture, écriture, dessin. Et je reste des heures au téléphone avec mes amis, à discuter de tout et de rien et à confronter mes expériences.

    Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?

    S.M. : En 2023, aux Rencontres de la photographie d'Arles, je me suis littéralement heurté à la série de Gregory Crewdson, Cathedrals of the Pines. Des personnages figés dans la nature ou dans des scènes d'intérieur ambiguës - étrangers à eux-mêmes. Une atmosphère sombre, lynchienne.
    Je ne le connaissais pas. J'ai rebondi de photographie en photographie, sidéré, ému jusqu'aux larmes, au point de ne plus trouver la sortie.
    En rentrant, j'ai compris que je consacrerais désormais ma vie au dessin et à la création. J'ai appris plus tard que c'est avec cette série que Crewdson s'était lui-même reconnecté avec son processus artistique après une longue période de déshérence.

    Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?

    S.M. : Ce que j'aime dans le Shift, c'est d'abord les gens. J'ai besoin de ceux qui réfléchissent et portent une vision. Économistes, philosophes, artistes, capitaines d'industrie, directeurs d'école : des gens à la fois dans la réflexion et dans l'action. Est-ce que j'en fais partie ? Je n'en sais rien. Mais en tout cas, ça me donne à penser, souvent contre moi-même.
    Il y a aussi une raison plus personnelle. Le dessin et la carrière artistique, c'est une course en solitaire, et les technologies numériques nous isolent au moins autant qu'elles nous relient. De temps en temps, on a besoin de sortir de sa caverne et de rencontrer ses pairs. J'adore sentir la force tranquille de ce collectif. C'est un peu la merveilleuse humanité dont je parlais plus haut.
    Ce que j'espère y apporter ? Honnêtement, je ne sais pas encore. Mais je sens qu'un de ces quatre, je viendrai avec un bloc et des crayons.

    Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?

    S.M. : Mon rêve ? Que mon travail contribue à une réappropriation collective de la technologie. Qu'on rallume un peu les Lumières !
    Je développe actuellement Scritch, un atelier de création pour développer le regard critique des enfants et des adolescents face aux technologies et à l'IA, leur proposer de reprendre la main, sans diaboliser le numérique, sans posture moralisatrice. C'est une expérience très enrichissante : j'apprends beaucoup d'eux. Dans les prochains mois, j'espère pouvoir développer un format analogue pour les adultes et les professionnels.
    Je participe aussi au média Pouce!, lancé par l'association Attention Hyperconnexion, qui travaille sur l'hyperconnexion, les addictions silencieuses et la question de l'attention chez les jeunes. J'espère avoir l'occasion d'en discuter et de partager ces expériences avec la communauté du Shift et de l’ADN. Les technologies sont devenues l’affaire de tous. Elles méritent mieux que des experts : elles ont besoin de citoyens.

    Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?

    S.M. : "L'art avance comme des trains dans la nuit." (d'après Truffaut).

     

     

    Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.

    Vous souhaitez rejoindre le collectif L’ADN Le Shift ?
    Découvrez le programme de l’année et écrivez-nous ici pour nous faire parvenir votre candidature !

    commentaires

    Participer à la conversation

    Laisser un commentaire