un manchot qui part vers les montagne

Pourquoi le manchot suicidaire de Werner Herzog est la nouvelle mascotte du trumpisme ?

© Discovery Films

Issu du documentaire Encounter at the End of the World, la vidéo d'un manchot se dirigeant seul vers des montagnes est devenue le mème préféré de la présidence américaine. « But why? »

Depuis le début de sa présidence, le compte officiel de la Maison Blanche poste régulièrement des mèmes et autres contenus « slop » censés véhiculer ses idées avec ce qu'elle considère comme un certain sens de l'humour. Après des bruits de menottes en ASMR, des arrestations de migrants transformées en IA ou encore l'image d'un Boeing décollant symbolisant l'économie sous l'ère Trump, une nouvelle image, plus cryptique, a été publiée le 23 janvier dernier. On peut y voir un manchot tenant un drapeau américain et marchant main dans la main avec Donald Trump vers une chaîne de montagnes sur laquelle est planté le drapeau du Groenland.

Nihilist Penguin

Rapidement, le mème est interprété comme montrant la volonté de l'Amérique de ne pas suivre « le troupeau » (c'est-à-dire la communauté internationale) et d'aller vers une annexion rapide des terres du Groenland. La publication de l'image fait suite à une semaine d'intense pression diplomatique de la part des États-Unis dans le cadre du forum de Davos.

L'utilisation de l'image du manchot est en fait une référence à un mème bien connu, celui du « Nihilist Penguin » (le terme « manchot » se traduit par « penguin » en anglais), qui circule sur les réseaux depuis les années 2010. Ce dernier est un extrait du film documentaire Encounter at the End of the World de Werner Herzog, sorti en 2007. Au cours de son tournage, Herzog rencontre un manchot devenu fou qui décide de fuir les aires de reproduction et d'alimentation de ses congénères pour se diriger en dandinant vers de lointaines montagnes. Dans l'extrait en question, le réalisateur explique avec sa voix si caractéristique : « Même si on l'attrapait et qu'on le remettait avec la colonie, il continuerait à se diriger vers les montagnes. Mais pourquoi ? … »

Présentée comme une vidéo censée provoquer des sentiments de tristesse ou de réflexions existentielles, la séquence a connu plusieurs remix, dont un populaire en 2023 avec le morceau L'Amour toujours, interprété par l'organiste Andreas Gärtner, qui donne à l'ensemble une gravitas épique.

Tout droit dans le mur ?

Sous le post originel, la base trumpiste semble parfaitement accepter l'idée de supériorité et de volonté que semble vouloir provoquer ce mème. On trouve ainsi de nombreux montages et remix de l'extrait « Nihilist Penguin » qui superposent des images de l'Empire romain, des soldats nazis et des fleurs qui éclosent. D'autres montrent Trump accompagné du manchot et de Jésus, ou bien en train de chevaucher un ours blanc.

Un jour plus tard, c'est le compte X du Homeland Security qui poste un autre montage de la vidéo y mêlant des images de la police ICE en action, avec la légende suivante : « Americans have always known “why” ». L'idée est, là aussi, très claire : viser un objectif qui semble impossible et y mettre tous les moyens, mais aussi demander une confiance absolue dans ce manchot fou, en l'occurence Trump, qui décide de suivre « son propre chemin ».

Mais la plupart ignorent que l'extrait vidéo a largement été coupé pour justement orienter ce message de propagande. Si l'on regarde le passage dans son entièreté, on peut entendre Herzog expliquer que l'animal « se dirigera vers l’intérieur du vaste continent, avec 5 000 kilomètres à parcourir ». « Il va vers une mort certaine », conclut-il.

C'est exactement cette tendance suicidaire, retirée à dessein du mème, que le youtubeur et commentateur politique Ian Anthony Kochinski évoque dans sa vidéo MAGA is a suicide cult. Le vidéaste, qui s'identifie à gauche, analyse l'utilisation de ce mème comme le symbole d'un pacte suicidaire nihiliste au sein du mouvement MAGA. Contrairement aux fascismes historiques qui proposaient une vision futuriste, Kochinski souligne que le conservatisme moderne se présente comme une idéologie de déconstruction et de pillage, sans projet d'avenir. Le discours ambiant souligne un sentiment de déclin civilisationnel où les élites politiques, faute de solutions aux crises actuelles, se réfugient dans la nostalgie ou le chaos.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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