« Admin nights » : la GenZ se révolte contre le travail invisible du numérique

« Admin nights » : la GenZ se révolte contre le travail invisible du numérique

Payer ses impôts entre amis en grignotant des chips : voilà à quoi ressemblent les admin nights, nouvelle lubie de la GenZ. Derrière cette tendance en apparence anodine se cache une grosse fatigue du numérique.

Les « admin nights », à traduire par les « soirées administratives », seraient la tendance amusante du moment. Il est effectivement étonnant de découvrir qu'en 2026, les plus jeunes trouvent plaisant de se réunir, le temps d'une soirée, pour gérer ensemble leurs obligations administratives : paiement d'impôts, gestion de contrats d'assurance et d'abonnement aux plateformes… Mais il ne faudrait pas résumer à une tendance lifestyle ce qui exprime une immense fatigue face à la submersion de corvées que le tout numérique a créée.

« Les fêtes les plus nulles de tous les temps »

« Venez mardi prochain. Apportez six bières. Et vos factures, vos relevés de carte de crédit, vos formulaires scolaires, les abonnements aux services de streaming dont vous devez vous désabonner, vos miles aériens à gérer, l'application de dépenses que vous devez maîtriser. » En novembre 2025, le jeune journaliste américain Chris Colin publiait dans le Wall Street Journal un court article : Comment transformer la routine bureaucratique de la vie en une fête. Il racontait comment, depuis 6 ans, il avait lancé pour ses amis ses premières « admin nights ». Il reconnaissait que c’était « the lamest party ever » (les fêtes les plus nulles de tous les temps) mais qu’elles étaient devenues indispensables au vu de l’ensevelissement sous les microtâches imposées par toutes les démarches en ligne.

En quelques semaines, l’idée devient virale sur TikTok. Les internautes s’enthousiasment, ils découvrent qu’ils ne sont pas seuls face à leur phobie administrative et qu’il s’agit bel et bien d’une crispation générationnelle. Ainsi vont les passions collectives. En 2010, on prétendait être une #GirlBoss. En 2026, on a juste « besoin de quelqu'un à ses côtés pendant que je me désabonne enfin de 70 newsletters », pour reprendre une formule qui a connu son petit succès en ligne.

@rachacrosstheworld

We’re being productive b*tches in 2026! Get shit done. Be held accountable. Shout out to my friend Chloe for introducing this idea to me! #productivity #lifeadmin #adminnight

♬ Intro - Mad Dog

De la dopamine contre Lexomil

Pour trouver la ressource en soi, on compte désormais sur les énergies collectives. Le body doubling s’impose. Ce mécanisme psychologique qui consiste à trouver des acolytes pour se motiver à la tâche était d'abord utilisé par les personnes TDAH mais il devient une technique pour tous. Il répond à un besoin qui va bien au-delà de la seule GenZ. Sur Reddit, dans le thread r/therapists intitulé « Weirdest hack to get notes done » (le hack le plus bizarre pour finir ses notes), des thérapeutes spécialistes de la santé mentale avouent être eux-mêmes débordés par leurs tâches administratives. Certains ont trouvé la parade. Pour chaque corvée effectuée, ils s’accordent, sous la forme de petites récompenses, une dose de dopamine. Les uns avalent un bonbon à chaque action réalisée, d’autres une pause avec un jeu en ligne... Toute une génération doit-elle mobiliser des stratégies cognitives ou collectives pour gérer son quotidien administratif ? C’est bien ce qu’il parait.

Le shadow work numérique : « Plus de contacts, moins de relations »

Chris Colin, dans son article du Wall Street Journal, évoquait clairement une cause systémique : « Des tâches qui se résolvaient autrefois par un simple coup de fil nécessitent désormais de se connecter à un nouveau site web, et donc de se souvenir d'un nouveau mot de passe. Contester une facturation implique de se disputer avec un chatbot trop enthousiaste, ou de subir une heure d'attente téléphonique insupportable (avec un volume sonore anormalement élevé ! ), pour finalement être coupé. »

En 1981 déjà, le philosophe Ivan Illich avait théorisé le concept de « travail fantôme » (shadow work) : ces tâches que les institutions nous forcent à accomplir gratuitement. Il s’agissait alors du montage de nos meubles IKEA, ou de l’impression de son billet de train. Le numérique a décuplé le phénomène en imposant systématiquement aux clients de prendre sa part, quitte à lui faire faire tout le boulot. Le tout se déroule sans qu’il ne soit jamais possible de parler à un humain et en laissant la charge mentale des bugs et des dysfonctionnements du côté de l’acheteur. La douleur est désormais sensible. Selon une étude Deloitte de 2023, 37 % des adultes âgés de 18 à 40 ans se disent submergés par le nombre d'appareils et d'abonnements qu'ils doivent gérer. Au Royaume-Uni, un rapport 2023 du service Citizens Advice estime que les consommateurs britanniques ont passé plus de 49 millions d'heures cette année-là à tenter de résoudre des problèmes causés par des pratiques de conception numérique trompeuses.

La sociologue française Marie-Anne Dujarier analysait ce phénomène dès 2008 dans son livre Le travail du consommateur, De MacDo à eBay : comment nous coproduisons ce que nous achetons. Ce qu’elle avait désigné comme « l'autoproduction dirigée » avait non seulement transformé le consommateur en tâcheron non rémunéré mais cela avait également rendu les relations sociales « fragmentées, limitées, standardisées ». Marie-Anne Dujarier alertait : « Le consommateur a désormais plus de contacts mais moins de relations. » Les « admin nights » ne sont pas une tendance lifestyle d’une génération Covid à qui on attribue volontiers un peu d’immaturité. Elles sont sans doute la réponse à des dysfonctionnements qu’on s’impose depuis 20 ans. En mutualisant les compétences face à des systèmes volontairement pénibles, complexes et très insatisfaisants, la GenZ invente peut-être une forme de résistance collective au tout numérique.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

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