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L'hybridation des territoires, antidote à la fragmentation sociale

© Léa Chassagne

Individualisme, entre-soi, bulles algorithmiques : comment lutter contre la fragmentation de nos sociétés ? Pour Gabrielle Halpern, philosophe en résidence à la Cité de l'Économie et des Métiers de Demain, c’est dans notre rapport au territoire que peut renaître le lien social.

« Créer des ponts entre les mondes » : c’est une mission à rebours du repli sur soi ambiant que s’est donnée la Cité de l’Économie et des Métiers de Demain, qui a fêté cette année ses cinq ans. Le 4 décembre, ce lieu unique dédié à la prospective, en lien avec les politiques publiques de la Région Occitanie, organisait une conférence « Longue Vue » placée sous le signe de l’hybridation. Carole Delga, présidente de la Région Occitanie et présidente des Régions de France, et Gabrielle Halpern, philosophe en résidence à la CEMD qui vient de publier une étude intitulée « Et si le rural inspirait l’urbain ? Pour une nouvelle approche du développement territorial » avec la Fondation Jean-Jaurès, ont proposé leurs perspectives pour reconstruire du lien social. Avec une conviction commune : l’avenir est aux lieux hybrides.

Le temps des métamorphoses réciproques

À la fois espace de réflexion et terrain d’expérimentation, la Cité de l'Économie et des Métiers de Demain est déjà emblématique de la philosophie de l'hybridation explorée par la chercheuse partenaire, introduit Carole Delga, qui a impulsé la création du lieu dès 2020. Nous avons besoin de lieux où « faire des rencontres impromptues », abonde Gabrielle Halpern.

La philosophe consacre bien plus que son travail au concept d’hybridation : elle en a fait sa vie. Elle a développé une pratique de terrain unique, pour rompre la chaîne de l’entre-soi intellectuel. « Si le philosophe veut être utile dans la cité, il faut qu’il sorte du monde confortable des idées et qu’il entre dans le réel », souligne-t-elle. « Nous avons trop longtemps séparé la pensée de l’action, ce qui fait que nous avons des intellectuels assis et des aveugles qui marchent. » Carole Delga confirme, elle qui a à cœur d’être « une élue du réel », c’est-à-dire « une responsable qui n’est pas dans l’illusion mais s’attache à montrer la vérité ».

Pour Gabrielle Halpern, les concepts philosophiques n’ont de sens qu’incarnés dans un territoire. Elle s’emploie donc à parcourir le territoire occitan à la rencontre de celles et ceux qui le font. Elle évoque la richesse de la coopération locale et des lieux dont les fonctions se multiplient, en citant l’exemple d’un lycée en zone rurale, menacé de fermeture, qui devient le week-end une épicerie solidaire tenue par des élèves, et accueille le soir des cours de numérique pour les personnes âgées.

Une puissance publique au service de la rencontre

Pour Carole Delga, la force centralisatrice du pouvoir français a longtemps limité la capacité du local à faire rayonner ses initiatives ; aujourd’hui, les expérimentations menées au sein de la Région Occitanie ont vocation à inspirer l’échelle nationale.

Dans ce foisonnement d’initiatives locales, quel rôle pour le politique ? Celui d’un organisateur de rencontres, propose Gabrielle Halpern. Elle s’appuie sur la pensée d’Aristote pour imaginer un État dont la mission première serait de « créer l’amitié entre les membres de la cité [...] en imaginant mille partenariats entre l’école et la maison de retraite, l’incubateur de start-ups et la résidence d’artistes… ». Une perspective rafraîchissante face à « l’orthogonalité, la division et le communautarisme trop souvent entretenus par le climat politique », déplore Carole Delga.

Reconstruire une conscience territoriale

Pour créer des ponts entre les mondes, il est donc urgent de retisser notre lien au territoire. En la matière, l'urbain a peut-être beaucoup plus à apprendre du rural que l'inverse. C'est en tout cas ce que démontre le travail mené par Gabrielle pour la Fondation Jean-Jaurès, en partenariat avec la CEMD et l’Adefpat, qui accompagne les porteurs de projets en territoires ruraux. En inversant la perspective traditionnelle d’une crise de la ruralité, Gabrielle Halpern s’intéresse au contraire à l’hypothèse selon laquelle le rapport des ruraux à leur territoire favorise la création de lien social. L’étude met en avant la parole des acteurs des territoires occitans, dont l’un estime par exemple que si « la ruralité a loupé le XXe siècle, elle sera en pointe au XXIe siècle », tandis que la ville aura beaucoup à déconstruire sur les enjeux de sobriété, de débrouille, de lien à la nature. 

Ce coup d’avance de la ruralité, Carole Delga l’observe au quotidien : ici, un collectif reprend le café du village qui allait fermer en l’ouvrant quelques heures chaque semaine, là des voisins s’arrangent entre eux pour se livrer le pain d’une boulangerie ouverte sur des horaires limités… Pour la présidente de la Région, la ruralité enseigne à « puiser dans ses propres ressources, qu'elles soient naturelles ou humaines ; on prend ce que le territoire donne, on l’agrège, on le fédère pour innover. »

À la clé : la solidification du lien social, mais aussi des économies d’échelle. « La mise en commun des ressources permet d’économiser financièrement, mais aussi d’optimiser l’occupation des espaces pour éviter d’artificialiser », rappelle Gabrielle Halpern, à l’image des entreprises qui pendant la crise sanitaire ont ouvert leurs bureaux le soir pour héberger des sans-abri. Pour la philosophe, il est temps de cesser de se penser « comme un îlot dans son quartier, sa ville ou son territoire » : l’heure est à la coopération, à toutes les échelles.

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