Un drone

Comment les drones de combat réinventent nos chaînes de production

© Leon Andov

Les drones dominent les champs de bataille, mais ils redéfinissent aussi l'innovation industrielle. De l'Ukraine aux chaînes de production occidentales, pourquoi la « drone dominance » bouleverse-t-elle les usines en 2026 ?

« Bzzzzzzzzzzz… » Des hôpitaux de Kiev aux camps de fortune de Palestine, le bourdonnement des drones a pris ses quartiers dans la tête des soldats et des habitants des zones de conflit. Cette nouvelle signature sonore s’explique par l’omniprésence des UAV (unmanned aerial vehicle, soit véhicule aérien sans humain à bord) au-dessus des champs de bataille. Dans Pilote de drone (Les Belles Lettres, 2024), le colonel Pierre-Yves Le Viavant décrit les systèmes pilotés à distance comme une nouvelle « divinité de la guerre ». Les chiffres du terrain semblent confirmer ce nouveau statut : les statistiques russes imputent plus de 70 % des pertes aux drones en 2025. De manière générale, la capacité à réaliser une forme de « drone dominance » marque un tournant dans la manière de mener – et de gagner – une guerre. Bien plus qu’un signal faible, cette transformation est une petite révolution qui va au-delà des drones eux-mêmes. Il s’agit d’un changement de paradigme militaire qui annonce et accompagne – comme souvent dans l’histoire – des transformations industrielles majeures. De la chaîne de valeur électrique à l’utilisation de l’IA, en passant par les enjeux de souveraineté, les métamorphoses du champ de bataille permettent aujourd’hui de mieux comprendre celles de l’industrie.

Une histoire de guerre et d'innovation

La corrélation entre guerre et innovation industrielle ne date pas d’hier. Dans un article au titre explicite intitulé War, what is it good for?: The industrial revolution! , l’économiste britannique Stephen Billington montre par exemple que la Révolution française et les guerres napoléoniennes sont associées à une accélération majeure du nombre de dépôts de brevet. Plus largement, l’histoire des technologies à double usage – à la fois civil et militaire – peut se lire comme un mouvement de va-et-vient entre deux pôles qui s’alimentent mutuellement. La postérité d’Arpanet, un des premiers réseaux informatiques, utilisé pour transmettre des données militaires, est un exemple canonique. Plus récemment, dans un contexte unipolaire dominé par les États-Unis et marqué par un déclin des grands conflits, les technologies commerciales avaient repris le dessus. Capteurs, plateformes de données ou drones commerciaux : la porosité entre civil et militaire semblait tourner à l’avantage du premier. Avec le retour de la guerre sur le territoire européen et les logiques globales de réarmement, la polarité pourrait s’inverser à nouveau. L’EUISS, think tank européen dédié aux questions de sécurité, souligne ainsi l’opportunité industrielle liée aux dual use technologies dans un contexte d’augmentation des budgets de défense à 5 % du PIB.

Le nouveau visage de la guerre

Sur le terrain, l’utilisation du champ de bataille comme un laboratoire d’innovation industrielle est déjà une réalité. Si l'approche peut sembler cynique, elle repose en fait sur des logiques d'intérêts mutuels. L’Ukraine assume un positionnement qui lui permet aujourd’hui d'attirer les investissements tout en bénéficiant du meilleur des technologies militaires. « Notre mission est de transformer l’Ukraine en laboratoire de R&D pour le monde entier », expliquait Mykhaïlo Fedorov, ministre de la Transformation numérique ukrainien, en 2024. Aujourd’hui, des entreprises comme Palantir, Starlink ou Clearview éprouvent leurs technologies en conditions réelles en profitant de la « souplesse » réglementaire liée à l’urgence militaire. À ce titre, le sujet de la reconnaissance faciale est emblématique : d’un côté, elle permet d’identifier les morts ou les soldats ennemis, de l’autre, elle soulève des questions éthiques légitimes en s’affranchissant des garde-fous mis en place par la plupart des pays en paix.

Les drones militaires jouent également un rôle de miroir grossissant pour l’innovation industrielle. S’ils ont radicalement transformé la physionomie des combats et fourni de précieuses leçons tactiques, ils ont de plus mis en avant un certain nombre d’enjeux industriels. C’est sur les zones de combat que s’inventent les nouveaux usages de l’automatisation. « Tout change si vite, il y a de nouvelles idées en permanence », explique Henri Seydoux, fondateur de Parrot et visiteur régulier du front ukrainien. De la livraison de produits de santé à l’agriculture de précision, en passant par l’inspection d’infrastructures, la « dronisation » du monde commence sur le front… La capacité de l’Ukraine à déployer rapidement un système de production de drones décentralisé, appuyé sur des petits fabricants, des solutions low-tech et des initiatives communautaires a aussi forcé les pays occidentaux à se pencher sur la rigidité de leurs propres chaînes de production. Vincent Tourret, chercheur à l’Université du Québec à Montréal, précise à ce propos que nous sommes en train de passer de la « macrotechnologie de l’ère industrielle » à « un univers technique où l’on produit toujours en masse mais de manière beaucoup plus personnalisée ».

La France n'est pas en reste. La semaine dernière, Renault confirmait les informations de L'Usine Nouvelle, en annonçant son association avec Turgis Gaillard pour produire des drones tactiques, avec un objectif de 600 exemplaires par mois. Le constructeur automobile mettra son expertise industrielle au service de la défense, en fabriquant des moteurs à Cléon et des châssis au Mans. Le pari ? Bousculer les acteurs historiques de l'armement en « tirant les prix vers le bas » grâce à une logique de production de masse héritée de l'automobile. Symbole d'une convergence accélérée entre civil et militaire, ce projet illustre ainsi la porosité croissante entre deux mondes longtemps séparés.

Sorties de leur contexte guerrier, ces inspirations militaires peuvent être traduites en macrotendances industrielles. Trois axes majeurs redéfinissent dès aujourd’hui la manière de produire : la capacité d’adaptation comme nouvel avantage compétitif, la nécessité de maîtriser l’Electric Tech Stack, et la course mondiale à la souveraineté.

Dans le prochain épisode, la semaine prochaine : comment la « dronisation » redessine les chaînes de production occidentales, pourquoi BYD contrôle l'avenir de la guerre économique, et ce que le Pentagone nous apprend sur le retour du capitalisme d'État.

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