Deborah Grand, fondatrice et directrice générale de Bienvenue Design

Deborah Grand est membre de L’ADN Le Shift, le collectif du média L'ADN, son prolongement humain.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques lignes… quel fil rouge relie vos différentes vies professionnelles et personnelles ?
D.G. : Le fil rouge de mon parcours, c’est la conviction que la beauté, le sensible et les imaginaires ont un véritable pouvoir de transformation. Ils déplacent les perceptions, ouvrent des brèches et permettent d’imaginer d’autres façons d’être au monde. Depuis toujours, je m'intéresse à ce qui traverse une époque, ses désirs, ses tensions, ses peurs et à la manière dont ces mouvements culturels influencent nos comportements et nos façons de créer.
C’est cette lecture du monde qui guide mon travail : analyser les récits émergents, comprendre les dynamiques sociales et esthétiques et aider les organisations, notamment dans les secteurs du luxe et de la beauté, à développer des stratégies, des expériences et des imaginaires désirables. À la croisée du planning stratégique, du design et de la communication, je transforme ces intuitions et analyses en visions et en leviers concrets pour agir avec justesse et impact.
Ce qui relie toutes mes vies, c’est donc cette même ligne de force : essayer de créer des repères sensibles et culturels qui rendent désirables d’autres narratifs plus responsables.
Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous occupe l’esprit ou vous fait vous lever le matin (en dehors du café) ?
D.G. : Ce qui m’occupe l’esprit aujourd’hui, c’est une question très vaste : comment utiliser le chaos actuel, économique, politique, culturel comme une matière créative. Non pas pour en lisser les aspérités, mais pour y lire ce qui cherche à émerger : de nouvelles formes de lien, de nouveaux rapports au vivant, de nouvelles manières de faire société.
Y a-t-il une rencontre, une date ou un moment qui a changé votre manière de voir le monde ?
D.G. : La première élection de Trump a été un choc analytique pour moi. J’y ai vu, très clairement, la manière dont un récit culturel, même simpliste ou clivant, peut l’emporter sur les faits, influencer les comportements et reconfigurer durablement un paysage. J’ai aussi compris que les crises politiques révèlent toujours des fractures plus profondes : des imaginaires blessés, des désirs inavoués, des peurs collectives.
Depuis, je m’intéresse encore d’avantage à lire ces couches sensibles, à comprendre ce qui traverse une époque, et à essayer de contribuer modestement à des imaginaires qui relient plutôt qu’ils ne fracturent.
Les œuvres (romans, films, expositions, séries, BD, musiques…) qui vous ont retournée ou que vous glissez volontiers dans les mains de vos amis ?
D.G. : Il y a beaucoup de livres qui m’accompagnent, et je dois confesser que j’entretiens un "tsundoku" joyeux : des piles qui s’accumulent comme autant de promesses de futures joies de lecture.
Mais s’il ne devait en rester qu’un, ce serait peut-être L’Usage du monde de Nicolas Bouvier, pour sa manière de parler de l’art de regarder, de se laisser traverser et de se laisser façonner par ce qui advient. La musique tient aussi une place essentielle dans ma vie. J’écoute un peu de tout, mais surtout du hip-hop, du R&B et de l’électronique. Et surtout, j’aime danser. Quand je danse, je me sens intensément vivante, incarnée, présente. J’aime également aller voir du spectacle vivant, notamment de la danse, et je ne manque jamais les Rencontres de la photographie d’Arles ou la Biennale de Venise. Voir autant de propositions artistiques réunies dans un temps et un espace resserrés crée une forme de chaos créatif qui secoue, déplace, et ouvre toujours de nouvelles perspectives.
Mutation ou transformation : quel grand changement (sociétal, technologique, culturel…) vous semble le plus déterminant pour votre secteur ?
D.G. : Aujourd’hui, l’IA rebat profondément les cartes des métiers créatifs. C’est un outil à la fois fascinant et inquiétant : utilisé avec justesse, il peut catalyser la créativité, ouvrir un champ des possibles immense et nous libérer de certaines contraintes techniques ou économiques. Mais il porte aussi des risques évidents : l’homogénéisation des formes, la saturation visuelle, la dilution des singularités, sans parler des enjeux juridiques autour du droit d’auteur.
Je crois que le défi, désormais, est de préserver sa voix créative, d’affirmer une perspective singulière et une véritable culture. Certains artistes le font très bien, en utilisant l’IA comme un terrain de jeu infini sans jamais perdre leur point de vue. Pour ma part, je perçois déjà une forme d’ « IA fatigue » et, en miroir, un retour du désir d’imperfection, d’artisanat, de gestes plus incarnés. Ce balancier me semble déterminant : il nous rappelle que la technologie peut augmenter la création, mais qu’elle ne remplace ni la sensibilité, ni l’intuition culturelle, ni la profondeur du regard humain.
Une collaboration, un projet ou une initiative dont vous êtes particulièrement fière ?
D.G. : Un projet dont je suis particulièrement fière est un travail mené avec une marque de dermo-cosmétiques autour de la prise en charge des patients en oncologie dans les pharmacies.
Nous avons repensé un lieu d’accueil, d’écoute et d’accompagnement pour des personnes fragilisées par les traitements. C’était un projet très concret, où le design, l’empathie et la compréhension des usages étaient pleinement mis au service de l’amélioration du quotidien, pour les patients comme pour les équipes officinales. J’ai participé à des projets avec un impact esthétique plus sophistiqué, mais celui-ci a été une aventure profondément humaine qui m’a rappelé l’essentiel : la valeur d’un projet se mesure à sa capacité à réunir le Bon, le Beau et le Vrai.
Votre manière d’innover : comment cultivez-vous la curiosité ou la créativité dans votre quotidien professionnel ?
D.G. : Je cultive la créativité en allant chercher la friction, les contrastes, le débat, en essayant de sortir de ma bulle référentielle. Je lis beaucoup, je me confronte à des formes artistiques et intellectuelles très différentes, et je prends le temps d’écrire pour clarifier ce que je perçois. Ce temps de gestation est essentiel pour moi. En croisant ces sources, en acceptant d’être déplacée et de rester poreuse, j’essaie de nourrir un regard vivant, capable de saisir les mouvements de l’époque et de rester pertinent.
Une personnalité ou un courant de pensée qui influence votre manière de voir le monde du travail ?
D.G. : J’essaie plutôt de cultiver une diversité d’influences que de m’en remettre à un seul courant de pensée. Je crois qu’une pensée juste, personnelle et originale se construit dans la rencontre entre plusieurs perspectives, philosophiques, artistiques, sociologiques ou esthétiques et dans la capacité à naviguer entre elles. Cette pluralité nourrit ma manière de regarder le monde du travail : elle m’aide à éviter les certitudes, à embrasser la complexité, et à garder un regard vivant sur les transformations en cours.
Vous faites partie de L’ADN Le Shift, ce think tank un peu hors-norme : qu’avez-vous envie d’y trouver, ou d’y apporter ?
D.G. : J’ai envie d’y rencontrer de l’altérité, du débat d’idées, d’être nourrie par la diversité des regards. Le fait que les membres viennent d’univers et de pratiques professionnelles très différents me semble être la meilleure garantie de cette pluralité, de cette friction fertile. J’espère pouvoir, à mon tour, contribuer à enrichir le débat et à apporter un point de vue qui ouvre des pistes, questionne et déplace.
Votre ambition ou vos rêves pour demain : quel impact aimeriez-vous avoir sur votre organisation, votre secteur ou la société ?
D.G. : Je crois que nous souffrons avant tout d’un déficit d’imaginaires et de visions désirables pour sortir d’une société centrée sur la performance, le tout-économique et l’hyper-consumérisme.
Si je peux contribuer, même modestement, à cette bascule culturelle, en aidant à quitter les récits épuisés, les visions court-termistes et en assumant des futurs réellement transformés, alors ce serait déjà un impact considérable.
Enfin, si vous deviez résumer votre raison d’être en une phrase, une maxime, une réplique culte ou même une punchline… Ce serait ?
D.G. : The most reliable way to predict the future is to create it.
Vivez des expériences imaginées par L’ADN, et construisez votre réseau d’acteurs du changement.
Vous souhaitez rejoindre le collectif L’ADN Le Shift ?
Découvrez le programme de l’année et écrivez-nous ici pour nous faire parvenir votre candidature !



Participer à la conversation