
Des élans qui décryptent le langage des ultra-riches, des étoiles antiracistes ou des pandas anticapitalistes. Sur TikTok, des peluches font de la vulgarisation politique et sociologique.
« Salut les gars, je suis un élan et nous allons parler du "code des riches" qui permet aux 1 % de communiquer ensemble quand ils sont dans un environnement normal. » Sur TikTok, les vidéos d’Alamodal sont typiques de cette tendance de vulgarisation politique et de critique du capitalisme qui a émergé sur le réseau depuis quelques années. Sur sa page principale, on trouve différents sujets comme l’utilisation de la ferveur religieuse par la droite américaine ou bien les processus d’embrigadement au sein de l’armée. Mais alors que la mise en scène de ces vidéos se faisait sous la forme de « face cam », de chansons ou même de danses, un nouveau format est né. Car Alamodal n’est pas un humain, c’est un élan en peluche tenue à bout de bras et animée comme une marionnette.
Peluches basées à gauche
Alamodal n’est pas le seul compte à recourir à cette méthode. En France, on compte au moins deux tiktokeuses qui mettent en scène des peluches. La plus ancienne est A-X_La_sociologue_anar🍉 qui parle au travers d’une étoile de mer réalisée en tricot. Ces vidéos sont aussi clairement orientées politiquement. On y critique la manière dont les médias évoquent les histoires de maisons squattées, qui sont toujours du côté des propriétaires, ou bien la fétichisation sexuelle des minorités ethniques par les gens racistes.
Le second compte, c’est Bubble Panda Plushie, une Française racisée qui ne montre que le haut de son visage accolé à une peluche de… tasse de bubble tea panda. On y vulgarise les concepts de racisme systémique, des représentations de personnes noires dans la pop culture et les univers de fantasy, ou bien la manière dont les plateformes web comme Amazon Prime produisent souvent des séries qui critiquent le capitalisme.
Faire appel à l'enfance
Ne pas montrer son visage sur TikTok est presque une hérésie, surtout quand on pratique le format du vlog. La plupart des vidéos où l’on partage son expérience et son savoir sont très souvent mis en scène en face caméra. L’objectif est de pouvoir identifier mais aussi de s’identifier à la personne qui parle. En voyant les gens se faire à manger, dessiner, boire un café ou se maquiller, on a tendance à rester plus longtemps sur la vidéo. Ce faisant, les vidéos de ce genre utilisent sans vraiment le vouloir des critères physiques pour capter l’attention. C’est en premier lieu pour éviter cette dérive qu’A-X_La_sociologue_anar🍉 a décidé de garder l’anonymat. « Je suis une femme et je me protège farouchement contre toute forme de sexualisation, explique-t-elle. C’est pourtant compliqué sur les réseaux. Malgré la faible personnalisation de mon contenu, j’ai déjà reçu des commentaires très déplacés et certains hommes qui veulent challenger mon consentement cherchent à m’identifier à tout prix, ou à me faire croire qu’ils savent qui je suis et m’écrivent pour m’intimider en ce sens. »
L’autre raison de cette utilisation des peluches, c’est bien évidemment son positionnement politique qui lui attire de nombreuses menaces et tentatives d’intimidation, y compris « de la part des forces de l’ordre ». Mais elle reconnaît aussi que le fait de filmer cette peluche ornementale offre un contraste narratif intéressant. « Il s’avère que plusieurs personnes m’ont écrit pour réagir très positivement à cette peluche, indique-t-elle. Ils voulaient lui donner un nom, lui trouver des qualités, y projeter de la positivité et c’était très sympathique pour moi de voir un coussin acheté au rayon enfant d’une enseigne de décoration devenir un peu l’emblème de ma chaîne. Cela juxtapose de manière intéressante la naïveté de cette peluche et la brutalité de certains sujets que j’aborde comme les violences des forces de l’ordre, l’écofascisme, les fétiches sexuels racistes, etc. » Ce contraste n’est pas sans rappeler les marionnettes des guignols (ceux de la télévision, mais aussi ceux des théâtres pour enfants) dont l’efficacité du message subversif vient justement de l’utilisation d’une image qui rappelle l’enfance.
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