
L'industrie du jeu vidéo a totalement embrassé l'arrivée de Chat GPT et Midjourney… À quoi faut-il s'attendre ?
« Qu'est-ce que vous diriez si je vous disais qu'en réalité je ne suis pas vraiment là et que vous êtes un personnage dans un jeu vidéo ? » Dans une vidéo publiée au mois de décembre 2023, le youtubeur Frédéric Molas a brisé le quatrième mur avec un NPC, un personnage non joueur du jeu de rôle Skyrim. Utilisant un mod (une modification du jeu originel) permettant d'intégrer l'IA générative ChatGPT, le vidéaste qui anime la célèbre chaîne Le joueur du grenier a pu mener une discussion métaphysique avec un personnage qui tient une auberge. Ce dernier ne s'est d'ailleurs pas démonté en lui disant qu'il a « beaucoup d'imagination » et a poursuivi cette conversation totalement lunaire comme si de rien n'était.
Quand ChatGPT écrit les dialogues
Cette conversation est encore très expérimentale et pleine de bugs. Elle donne pourtant un avant-goût de ce à quoi vont ressembler certains jeux de rôle dans les années à venir. Avec l'arrivée de ChatGPT, il est dorénavant possible d'imaginer des NPC pouvant engager de véritables conversations. C'est d'ailleurs sur ce projet que travaille Constantin Berthelier, narrative designer pour le studio Antler Interactive. Son rôle est d'écrire et d'articuler le scénario autour des mécanismes de jeu. « On collabore avec une startup qui a développé une intelligence artificielle qui pilote la narration et les dialogues des personnages, explique-t-il. C'est un système qui fonctionne super bien, mais qui a besoin d'être bordé. On essaye de trouver des parades pour éviter que les joueurs passent leur temps à briser le quatrième mur et ne suivent plus l'histoire ». Le titre sur lequel il travaille est plutôt modeste et ne sortira que sur les PC. Mais il est persuadé que les prochains grands jeux de rôle comme la suite de Skyrim qui s'était vendue à 60 millions d'exemplaires embarqueront cette technologie.
Perte de valeur de l'écriture
Cette promesse qui excite à la fois les joueurs et les créateurs de jeux vidéo annonce les bouleversements à prévoir dans l'industrie du jeu vidéo – l’un des secteurs qui emploie le plus de créatifs... Scénaristes, narrative designers et graphistes vont être impactés par l’arrivée des intelligences artificielles génératives comme Midjouney et ChatGPT. Quand on lui demande s'il est inquiet, Constantin Berthelier répond par la négative avec toutefois une nuance : « J'ai une bonne carrière et je suis en poste, donc de manière pragmatique, je ne m'inquiète pas trop, indique-t-il. J'ai testé ChatGPT plusieurs fois en lui demandant par exemple de faire du world building, une activité qui consiste à créer un univers avec sa propre histoire et ses propres règles. Les résultats sont très décevants, même après l'avoir alimenté avec beaucoup d'éléments. En revanche, il est très bon pour faire de la traduction et il me permet de faire mon travail d'écriture en français et de tout passer en anglais ensuite. Il peut aussi facilement prendre la place d'un writer, une personne qui a pour mission de rédiger des fiches de personnages ou des dialogues, dans un univers donné. De manière globale, je sais que l'IA génère beaucoup d'angoisses parmi mes collègues. »
Ces bouleversements, Thibaut Claudel les a aussi expérimentés aux premières loges. Ce narrative designer qui a participé à la création du récent jeu Goldorak, le festin des loups a un avis plus mitigé sur cet outil. « Je pensais que l'IA allait mettre deux ou trois ans à arriver dans notre milieu, mais nous sommes dans un secteur très porté sur la technologie et je pense que 100% des studios l'utilisent à des degrés divers, explique-t-il. ChatGPT est notamment utilisé pour réaliser des tâches secondaires qui nous revenaient comme l'écriture de scripts pour des bandes-annonces. Dans ce cas précis, je me suis rendu compte que ça changeait totalement la nature de mon travail et de mes rapports professionnels. Avant on me demandait d'écrire ces scripts, à présent on me demande de les corriger. Ça dévalorise totalement mon travail et mes compétences. »
Où sont les vrais artistes ?
Si la production en tant que telle est pour le moment préservée, ce n'est pas du tout le cas de la préproduction, une phase où le projet de jeu se monte et cherche des financements. « Dans ces moments-là, on demandait souvent à des artistes de produire des essais de personnages ou de décors pour définir l'univers et habiller les documents de pitch, poursuit-il. À présent, on passe directement sur Midjourney qui peut produire beaucoup plus d'images en un temps record. Même si la qualité n'est pas toujours au rendez-vous, cela suffit pour poser une ambiance ou une intention. » Raphaël Villegas, artiste belge habitué à travailler dans les studios de jeux vidéo confirme cette utilisation. « Que ça soit dans de grosses boîtes ou des petites structures indépendantes, tout le monde a pris ces outils en main en phase de préproduction, indique-t-il. Beaucoup de gens sont contre ces outils parce qu'ils craignent pour leur job, mais il faut reconnaître qu'ils permettent de faire beaucoup de choses et à mon sens on ne peut pas faire l'impasse dessus. » D'après lui Midjourney et Stable Diffusion sont parfaits pour faire de la recherche visuelle, mais peuvent rapidement trouver une limite. « Ces outils font de belles images, mais elles ne dirigent pas une vision et il faut encore des artistes derrière pour amener et façonner un univers. Reste à trouver son point d'équilibre. Je me suis déjà retrouvé avec des personnes qui me demandaient de faire des retouches de visuels générés par IA. J'ai refusé et trouvé un entre-deux pour garder le contrôle et faire intervenir l'IA pour de petites touches. Ces outils sont là pour faire gagner du temps, mais pas pour avoir de l'emprise sur la créativité. Si on veut faire une œuvre qui a du sens, on ne peut pas utiliser uniquement ces outils. » Raphaël Villegas rappelle que certains studios ne s'embarrassent pas de scrupules. « Hasbro qui détient la licence de Magic l'assemblée (un jeu très populaire de cartes à collectionner) a récemment viré plus de 1 100 personnes de son département artistique et embauche des spécialistes de la retouche d'images. On se doute bien que c'est pour travailler avec des IA. »
Un peu de nuances dans ce monde artificiel
Faut-il craindre un effondrement de la partie artistique dans le secteur du jeu vidéo ? Raphaël Villegas préfère nuancer. « Il faut prendre en compte les lois qui sont en train d'être faites en Europe, explique-t-il. D'ici quelques années, les jeux qui ont utilisé Midjourney ou Stable Diffusion pour produire de l'image en vente risquent de devoir tout retirer si on prouve que les bases de données ont intégré des images sous copyright. En revanche, pour ce qui concerne du travail de concept art en préproduction qui a vocation à rester en interne, je pense que les studios peuvent les utiliser sans trop de soucis. » De son côté, Thibaut Claudel parie sur un ras-le-bol créatif de ces outils. « On ne va sans doute pas revenir en arrière, mais je pense qu'après certains débordements, les studios revendiqueront le travail fait à la main par de vrais artistes, de la même manière que les dessins animés font la promotion de l'animation en 2D ou en stop motion. »
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