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Alexandra Elbakyan : la pirate scientifique

Alexandra Elbakyan : la pirate scientifique
Introduction
On la proclame Robin des bois de la science, et l’on n’hésite pas à la comparer à Edward Snowden ou Aaron Swartz.

Née en 1988 au Kazakhstan, elle est fascinée par « les livres de science soviétiques, qui expliquent scientifiquement tous les miracles attribués aux dieux ou à la magie ». Elle étudie les neurosciences à Astana et son université n’a pas les moyens de payer l’abonnement aux publications des éditeurs scientifiques. Pour son projet de recherche (l’interactivité cerveau-machine), elle aurait dû acheter chaque article autour de 30 dollars – un prix faramineux quand on sait qu’il faut consulter des dizaines ou des centaines d’articles. Elle n’a qu’une solution : les pirater.

Elle découvre l’existence de forums où étudiants et chercheurs partagent leurs documents sur requête, et devient un membre très actif de ces communautés. Il existe d’autres possibilités : sur Twitter, le hashtag #IcanhazPDF, apparu en janvier 2011, permet de formuler une demande et de l’effacer dès réception. Plus old-school, on peut contacter l’auteur de l’étude – il garde traditionnellement une copie qu’il est ravi de faire circuler. Mais toutes ces méthodes sont fastidieuses, et Elbakyan est une étudiante brillante, idéaliste et… programmatrice. Elle crée en 2011 scihub.org (Science Hub), le Pirate Bay de la science. Le site ne se contente pas d’héberger un stock de fichiers : si l’article n’est pas disponible, il va le télécharger chez l’éditeur, grâce aux clés fournies par des abonnés.

Elbakyan est une étudiante brillante, idéaliste et… programmatrice.

En 2012, Timothy Gowers, mathématicien de premier plan, boycotte Elsevier, le plus gros éditeur en quasi monopole. Plus de 15 000 chercheurs signent la pétition « Le coût du savoir ». Des voix s’élèvent enfin dans la communauté scientifique, victime d’un modèle économique délirant.

Les auteurs écrivent et s’entre-expertisent sans être payés mais paient en général pour être publiés, puis pour l’accès à leur propre travail bénévole, par article ou par abonnement. Étudiants et chercheurs sont étranglés ou tributaires des moyens de leurs institutions, qui financent le coût des recherches… Mais même pour les plus grands laboratoires et universités (comme Harvard), le coût des abonnements est devenu intenable. Pire, le lobby des éditeurs ralentit la recherche, en vampirisant tous ses acteurs. Il s’agit d’un racket mondial : en 2014 la France a signé un accord d’environ 35 millions d’euros par an sur cinq ans avec Elsevier pour publier des recherches qu’elle a financées et racheter l’accès à ces publications.

Les auteurs aimeraient être gratuits. Pourquoi accepter ce racket sans royalties ? La publication est l’étalon du monde scientifique : le poste, le salaire, les conférences en dépendent… mais surtout, la crédibilité et donc l’existence pure et simple des travaux effectués.

Pourquoi accepter ce racket sans royalties ?

De solution pratique, SciHub devient un combat idéologique : la connaissance en open access. Elle ne se voit pas comme Robin des bois, « parce que partager livres et études ne devrait pas être illégal ». Mais on compare la chute des paywalls à la chute du mur de Berlin, et les pays défavorisés sont les premiers bénéficiaires de son combat. Loin d’être une solution de repli, SciHub est utilisé dans le monde entier et par les titulaires d’abonnements légaux, pour son ergonomie et sa fiabilité.

Elsevier a déclaré la guerre à SciHub. Il parvient à faire fermer le site et à faire condamner notre héroïne en octobre 2015, avec à la clé des millions de dommages et intérêts et la perspective de la prison. Ce n’est pourtant pas une guerre pour le droit d’auteur, mais pour le droit d’éditeur.

Un combat idéologique : la connaissance en open access.

En 2016, 50 millions d’articles sont disponibles sur sci-hub.cc, qui remplace .org, hors de portée, sur le territoire russe. Les dons spontanés couvrent les coûts. Elbakyan vit sous le radar, probablement en Russie, et se consacre à une thèse sur la communication scientifique : SciHub en est la partie pratique.

Auteur : Coralie Trinh Thi
@CoralieTrinThi

Cet article est paru dans la revue 8 de L’ADN – Corentin de Alexandra Elbakyan est un de nos 42 superhéros de l’innovation. Votre exemplaire à commander ici.

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