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Quand les makers s’en mêlent

Le 12 juin 2015

Face au vieillissement des populations, la technomédecine met tout en œuvre pour repousser les limites du corps humain. Prothèses ou exosquelettes, les makers ont pris part à ces nouveaux défis pour l'Homme. C'est le cas de Nicolas Huchet : amputé d'une main, il a, grâce à sa créativité et ses compétences, conçu une véritable prothèse.

Nicolas Huchet a subi une amputation de l’avant-bras droit en 2002. Frustré de ne pouvoir profiter des prothèses « nouvelle génération », il s’est lancé dans la fabrication d’une main avec le Labfab de Rennes et le designer Gaël Langevin. Le projet s’appelle Bionico et il repose sur l’impression 3D et l’open source.  Nicolas Huchet a été distingué en avril dernier par le prestigieux Massachusetts Institut of Technology (MIT) qui prime les 10 français de moins de 35 ans les plus innovants. Il a également reçu le prix 2015 de l'innovation sociale de la revue technologique du MIT.

 

Comment vous est venue l’idée de créer votre propre prothèse ?

Nicolas Huchet : Aujourd’hui, de nombreuses vidéos sont diffusées et font la promotion, comme s’il s’agissait de voitures, de prothèses de mains nouvelle génération : les doigts bougent indépendamment les uns des autres, le mouvement est plus fluide, leur aspect est plus naturel, comparé au modèle proposé aujourd’hui par la Sécu et qui date des années 1970. J’ai tout fait pour obtenir une de ces prothèses et je me suis heurté au coût : 27 000 euros, un montant qui n’est pas pris en charge par notre système de santé. C’est ainsi qu’est né le projet Bionico, puis que se sont enchaîné les découvertes du monde des makers, de l’open source et de l’impression 3D grâce à ma rencontre avec le Labfab de Rennes – une rencontre due au hasard et qui m’a permis de découvrir un monde basé sur une accessibilité sans limites.

Comment se sont passées votre rencontre et votre collaboration avec le Labfab de Rennes en 2012 ? Les chercheurs ont-ils été surpris par votre demande ?

N. H. : Ils se sont montrés très enthousiastes, car ils avaient déjà l’intention de travailler sur la santé. Plusieurs types de mains m’avaient interpellé sur Thingiverse, un site Internet avec des conceptions 3D libres de droit. La main Inmoove a particulièrement retenu mon attention par son design, le fait qu’elle soit en open source et facile à réaliser. De plus son designer, Gaël Langevin, s’est révélé être français, ce qui simplifiait les démarches. Restait ensuite à fabriquer la main, à faire le montage, à réussir à connecter les capteurs musculaires à une carte Arduino et surtout à écrire le code afin qu’il permette que lorsque l’on contracte les muscles de la main, celle-ci s’ouvre.

Le projet a été lancé officiellement en février 2013 et nous avons pour la première fois présenté la main en juin 2013 à un rassemblement numérique de makers à Rennes : la main fonctionnait, même si c’était du bidouillage à l’état pur. Je la portais et je pouvais la contrôler. Aujourd’hui, néanmoins, ce n’est pas encore une prothèse que l’on peut utiliser : elle est en plastique, grossière, sans force, fragile, avec des fils partout. Nous devons miniaturiser les pièces, arriver à une rotation du pouce et a minima intégrer le système de pince. Ces derniers temps, nous avons fait le tour du monde pour présenter le projet, plus que nous n’avons travaillé sur la main. De son côté, Gaël Langevin a conçu une nouvelle main motorisée, avec un pouce rotatif : nous travaillons dessus actuellement et j’espère que l’on pourra l’utiliser d’ici à juin 2015.

Quelle est la ligne directrice de Bionico?

N. H. : Mon objectif premier est avant tout personnel : je souhaite avoir une prothèse qui réponde à mes besoins. Je n’ai pas besoin qu’elle bouge tous les doigts, mais je veux qu’elle soit légère, rapide, robuste, étanche et, surtout, je veux pouvoir la réparer moi-même. C’est un travail collaboratif, je n’investis pas d’argent mais du temps. C’est un projet qui fonctionne à l’humain et ce, depuis le début. Nous n’avons pas de ressources financières, pas de bureaux, pas de labo, à part le Labfab. C’est ce qui rend le projet aussi difficile que passionnant : nous sommes une dizaine de bénévoles, avec Gaël Langevin et le Labfab qui apporte son soutien matériel. Certains sont mécatroniciens, d’autres développeurs software, mécaniciens, professeur de mécanique… Le réseau du Labfab est un vivier d’experts. Il est néanmoins important de bien cerner le projet : nous ne cherchons pas à fabriquer une main robot pour le fun, mais une vraie prothèse.

Quelle est, selon vous, la valeur ajoutée des makers sur ce marché comparée aux prothésistes classiques ?

N. H. : Un maker est quelqu’un qui ne se cantonne pas à un seul univers, ce qui lui permet de pouvoir se raccrocher à plusieurs branches : c’est un peu l’employé qui revient d’un long périple en Afrique et apporte un regard neuf, pense différemment. En plus de savoir se servir d’un ordinateur, il aura développé les compétences utiles pour le réparer. Le monde médical a tendance à rester dans sa bulle. Pour eux, nous sommes simplement une bande de geek qui s’amuse dans un labo. En même temps, ils commencent à nous prendre au sérieux et souhaitent être tenus au courant de nos avancées : imaginer qu’une prothèse puisse coûter 1 000 euros au lieu de 10 000, n’est pas négligeable.

Un maker c’est ça, somme toute, c’est quelqu’un qui n’a pas de diplôme mais qui fait quand même. On est habitué à vivre dans un monde qui obéit à des règles et l’on ne change rien, alors que le monde, lui, change tous les jours. Il faut s’adapter et accepter que l’on ne détienne plus la vérité. Nous devons nous ouvrir absolument et c’est l’essence même du projet. Ça et la volonté de créer une prothèse correspondant à un véritable besoin, à l’instar des entreprises qui conçoivent un produit et font de la pub pour que les gens l’achètent. Ces personnes devraient s’exprimer et dire : ce n’est pas l’objet que je veux, il ne répond pas à un besoin. Les prothèses nouvelle génération, avec leur vidéo de présentation supersexy façon Terminator, me font envie, mais elles ne fonctionnent pas sur moi. C’est ce qui me motive encore plus à continuer, à essayer du moins. L’utopie du projet : la santé pour tous.

 

Cette interview a été réalisée dans le cadre de la revue papier L'ADN d'avril-juin 2015. La rubrique Homme + : Quand la technomédecine repousse les limites du corps humain.
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Sylvie le Roy - Le 12 juin 2015

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