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Un photographe en colère dans un bâtiment en ruine.
© danielzgombic via Getty Images

Travail à la chaîne, tarifs ridicules… Meero, la nouvelle licorne française, fait hurler les photographes

Le 28 juin 2019

Meero, le Uber de la photographie, vient de lever le montant record de 230 millions de dollars. Une nouvelle qui n’enchante pas les photographes. Ils estiment que Meero fragilise leur métier.

Il y a quelques jours, la presse économique se félicitait d’une nouvelle levée de fonds record pour la French tech. 230 millions de dollars récoltés (204 millions d'euros) par Meero, la start-up qui veut « disrupter le monde de la photographie », dixit son fondateur. Côté photographes, l’engouement est nettement moins prononcé.

Meero est une plateforme de mise en relation entre plus de 50 000 photographes et 31 000 entreprises. On retrouve de grandes plateformes comme Airbnb, UberEats, Allo Resto, Booking, mais aussi des agences immobilières et des hôtels. Lorsqu’une entreprise a besoin de photos, elle poste une mission sur Meero à laquelle un photographe peut répondre. Une fois le shooting réalisé, la plateforme se charge de retoucher les photos via un algorithme d’intelligence artificielle avant de les envoyer au client final.

Rire jaune

La réussite de cet Uber de la photographie fait grincer quelques dents chez les professionnels de la photo. « J’ai ri jaune en lisant que Meero voulait "sortir les photographes de la précarité" », souligne Madeleine (le prénom a été modifié). Elle estime, comme beaucoup d’autres photographes, que les tarifs pratiqués par la plateforme sont en-dessous de ceux du marché, et que cela participe au contraire à la précarisation du métier. D’autant plus que la majorité des photographes travaillant sur Meero ont un statut d’auto-entrepreneur, et ne perçoivent donc pas de droits d’auteur.

Candice Laurent, une photographe qui travaille ponctuellement pour Meero en Belgique, estime ainsi qu’un shooting d’une heure pour une agence immobilière est généralement payé 30 euros. « Très rarement, on passe à 40 et 50 euros si le client a besoin de beaucoup de photos. C’est en dessous des prix que nous demandons lorsque nous traitons directement avec un client. J’ai par exemple facturé 1 heure de shooting 150 euros récemment », explique-t-elle. 

Une différence justifiée pour Meero car la retouche est automatisée

Pour Thomas Rebaud, le co-fondateur de Meero, cette différence de prix est légère et justifiée. « Lorsque les photographes facturent une prestation 150 euros cela comprend l’organisation du shooting et la retouche des photos. Or, nous nous chargeons de la mise en relation avec le client et la retouche photo est automatisée par notre logiciel. Si on rapporte le tarif à un taux horaire, la différence n’est pas si importante », estime-t-il.

Une excuse peu valable pour Arthur (le prénom a été modifié), photographe, spécialiste de photo immobilière et d’architecture. Car pour atteindre un salaire correct en une journée, « il faudrait enchaîner 5 ou 6 shootings et autant de déplacements ». Lui n’a travaillé qu’une seule fois pour Meero avant de se désinscrire de la plateforme. « C’était payé 30 ou 40 euros pour un shooting de m***e. Il m’a fallu 35 minutes pour y aller. Le tarif était prévu pour une heure. Mais en comptant le transport et les aléas sur place c’était plutôt 2 heures de travail, explique-t-il. Je ne comprends pas comment on peut s’en sortir en travaillant pour ce genre de plateforme. »

Il faut de plus être particulièrement attentif pour obtenir une commande via Meero. « Lorsqu'une mission est proposée, elle est envoyée à tous les photographes disponibles dans la région, décrit Candice Laurent. Le premier à l'accepter aura la mission, il faut donc être rapide. »

« Meero est un mensonge »

Juliette Robert, photojournaliste qui travaille également pour des entreprises et institutions, n’est pas inscrite sur Meero, mais elle estime que leurs pratiques affectent l’ensemble du marché. « Meero est un mensonge. Son effet pervers est de faire croire à l’entreprise cliente qu’une photo et que la créativité n’ont aucune valeur. On les habitue à des tarifs très bas. Et le problème c’est qu’une fois que les prix du marché ont été baissés, il est très compliqué de les remonter. »

Thomas Rebaud se défend en avançant que Meero « ne remplace pas le travail existant ». « 95 % de nos revenus sont générés par de grandes plateformes comme Booking et Uber Eats. Ces plateformes ne travaillaient pas auparavant avec des photographes. Au mieux, dans le cas d’Uber Eats ou Allo Resto, les restaurants prenaient eux-mêmes des photos de leurs plats. Ces grandes plateformes sont obligées de faire appel à nos services car elles sont souvent internationales, et elles ne peuvent pas gérer 1 000 photographes différents à travers le monde. Notre algorithme de retouche et les guides de shooting que nous soumettons au photographe leur permettent d’avoir un rendu homogène pour soigner leur image de marque. »

Bienvenue dans l’ère de la photo à la chaîne

Selon Juliette Robert, le problème est que la plateforme dépossède le photographe de sa relation avec le client. « Meero a la main sur le client, les photographes se retrouvent sans réseau. » Certes, Meero les « soulage » de la partie mise en relation, mais cette partie est aussi un moyen pour eux de négocier de meilleurs tarifs et de développer des relations de longue durée avec les entreprises.

Même constat pour Candice Laurent : « Je préfère avoir 5 clients par mois, avec qui j'ai des échanges, que je rencontre, pour lesquels je termine le travail jusqu'au bout (la retouche, Ndlr) et avoir un vrai contact et suivi avec eux, plutôt que des dizaines de clients Meero. Je considère ça comme du travail à la chaîne et je ne m'investis pas particulièrement. Par exemple, si j'arrive chez un client Meero et que la maison est sale et mal rangée, ce n'est pas mon problème, je shoote. Avec mes clients ça ne se passerait pas comme ça. Meero est peut-être une bonne solution pour commencer sa carrière, mais en même temps c’est un cercle vicieux car on entretient ce type de plateforme et la précarisation du métier. »

Arthur estime que ce modèle n’est pas idéal non plus pour le client, notamment les agences immobilières. « En 2018, j’ai récupéré 4 clients qui étaient déçus par Meero. Le photographe change à chaque fois, ils ne savent pas sur qui ils vont tomber et la qualité n’est pas toujours au rendez-vous », énumère-t-il.

Boycotter les plateformes

Pour Eric Delamarre, photographe indépendant, formateur et animateur du groupe Facebook DEVIS EXCEL GPLA (très suivi par les photographes professionnels), il faudrait même songer à « boycotter ce type de plateformes », qui selon lui « abusent de leur position dominante ». « Ils profitent d’une population fragile déjà précaire qui parfois doute de ses capacités à trouver un client.  S’ils lèvent des millions tant mieux, mais pourquoi ne pas les faire ruisseler ? Tous les retours que j’ai de personnes ayant travaillé avec eux vont dans le même sens : l’impression de s’être fait enfler ». Il y a quelques mois, Eric Delamarre a été sollicité par Meero, qui souhaitait améliorer ses pratiques. Mais ces discussions n’ont pas été suivies d'actions, constate le photographe.

L’autre point noir souligné par les photographes est que Meero impose de céder l’ensemble de leurs droits sur une photo. « Nous perdons nos droits et il nous est interdit de poster les photos prises pour Meero sur nos sites internet », confirme Candice Laurent. Impossible donc de s’en servir pour enrichir son book et prospecter d’autres clients.

Il est assez courant que les clients demandent aux photographes de leur céder des droits de reproduction pour une photo et pour une durée déterminée. Mais « céder ses droits "moraux", c’est-à-dire notamment le droit au respect du nom de l’auteur et de l’intégrité de la photographie, est impossible et illégal », explique Joëlle Verbrugge, avocate pratiquant le droit de la photographie, et autrice-photographe. 

Meero ne fait pas de l’art

En réponse à la cession des droits moraux, Thomas Rebaud nous a indiqué que les photos produites par Meero ne sont pas vraiment des œuvres artistiques. « Il faut prendre une dizaine de photos, c’est un travail répétitif, ce n’est pas vraiment de l’art, se justifie-t-il. La propriété intellectuelle est donc un peu moins présente ». Tout en promettant de respecter les lois en place...

Un discours un peu flou. Mais une chose est sûre : Meero ne laisse en effet aucune place à la créativité des photographes. Le matériel nécessaire et les conditions de shooting sont extrêmement stricts, pas moyen de laisser parler son intuition ou son talent. « Pour les photos de biens immobiliers, il faut obligatoirement utiliser un trépied. C’est assez logique, mais pour certains éléments comme une alcôve par exemple, ce n’est pas toujours possible. Et si vous n’utilisez pas de trépied, votre photo est refusée par la plateforme », illustre Arthur. Ces règles sont selon lui un moyen pour Meero d’obtenir des photos suffisamment standardisées pour appliquer son algorithme de retouche.

Ce point suscite d’ailleurs d’autres inquiétudes. L’utilisation de l’intelligence artificielle pour automatiser la retouche « dénigre le travail du photographe. La retouche fait partie de la créativité », note Juliette Robert. Même son de cloche pour Boudoir Strass, photographe freelance : « La retouche, c'est la signature de l'artiste ou de l'artisan. En supprimant cette partie du travail du photographe, Meero normalise, dépersonnalise le photographe : il devient complètement remplaçable. »

Meero s’attaque bientôt au marché des particuliers

Thomas Rebaud argumente en précisant que les missions courtes obtenues sur Meero ne sont qu’un complément de revenus qui doit permettre aux photographes d’avoir plus de temps pour développer leur activité artistique en parallèle.

Malgré cette pluie de critiques, la licorne ne compte pas s’arrêter là. D’ici 2020, Meero veut s’attaquer au marché des particuliers – les photos de mariages notamment. Le service devrait permettre aux futurs mariés de choisir leurs propres critères – prix, style, lieu... pour trouver le photographe qu’il leur faut. Meero s’occupe ensuite de tout : briefing, dates de shooting et devis. De quoi susciter de nouvelles inquiétudes.

POUR ALLER PLUS LOIN

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Commentaires

Répondre à Georges De Keerle Annuler la réponse

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  • Si pour être une licorne, il faut faire de la spoliation, dans ce cas, en 1942, on avait déjà de belles entreprises de ce type. Photographes, boycottez, le fondateur s’en moque, il vient de spolier également banques et autres fonds d’investissements !

  • Cet article est très intéressant et pose une question éthique essentielle qui est au coeur de notre préoccupation chez Ucapt.
    Comment créer un modèle économique équitable qui permet aux photographes professionnels de vivre convenablement de leur travail dans le respect des valeurs de leur métier ?
    Notre réseau de photographes professionnels constitue la vraie valeur ajoutée de notre service et c’est pour cette raison que nous ne leur facturons aucun frais ni aucune commission sur leur vente.
    Par ailleurs, nos clients commandent des photos de haute qualité et seul un oeil expérimenté peut satisfaire ce type demande, quel que soit l’algorithme de post-traitement appliqué aux images.
    Par ailleurs de nombreux photographes professionnels ont déjà rejoint nos rangs et soutiennent déjà notre modèle.

    • T'as pas honte de publier ton discours de vendeur de tapis sous cet article? Tu ne pouvais vraiment pas t'en empêcher? C'est incroyable, les pires radicalisés sont les robots à la solde de ce système pérrave, il est temps que tout ça s'écroule.

      • Merci Charles. Je peux comprendre votre colère mais je ne suis ni vendeur de tapis, ni un imposteur et encore moins un robot. Je suis entrepreneur et travaille depuis des années avec mon équipe sur un modèle équitable qui vise à améliorer le quotidien des photographes en tenant compte des problématiques auxquelles ils sont confrontés chaque jour : trouver du travail, être payé en temps et en heure, garder le contrôle sur le prix de sa prestation et sur ses doits d’auteur, être rémunéré équitablement sans commission sur ses ventes. C’est notre engagement chez Ucapt. Si vous doutez de la véracité de mes propos, je vous invite à en discuter par messagerie privée pour répondre à toutes vos questions ou par téléphone si vous le souhaitez.

  • C'est le même genre de clients qui te disent "Ah mais je peux faire la même chose avec mon smartphone".. Triste précarisation des photographes, triste dépréciation du statut de photographe, négation de la créativité.. Bref il fallait s'y attendre à partir du moment ou c'est "disruptif" ça veut tout dire ! Plus qu'a espérer que ça se limite aux grands groupes qui de toute façon n'en avait déjà pas grand chose à faire, tant que c'est moins cher.

  • Meero démarre par la bas et montera en gamme. Mais pour l'instant ils doivent faire de l'échèle et pour être rentable standardiser leurs modes de production . Ils font quand meme travailler pas mal de photographes, ce qui est louable en soi. Ils trouvent les clients, ce que chaque photographe vous dira est difficile. Ils s'adaptent aussi a la realite du marché. Que ceux qui ne sont jamais montés dans un Uber leur jettent la premiere pierre ! De toutes les façons Meero n'oblige personne a travailler pour eux. Ce qui m'a toujours étonné c'est cette mentalité qui veut que parce qu’un jour on s'est dit photographe on vous doit. La photographies c'est un travail d'artisan et comme pour les artisans il y en a qui sont plus chers que d'autres. Si vous pensez que Meero n'est pas pour vous, n'y allez pas mais si vous acceptez leurs missions ne vous plaignez pas. Apprenez a shooter efficacement avec de la consistence et si vous en êtes capable montez en gamme. Les clients reconnaitront votre talent et s'ils peuvent se le permettre ils vous engageront.

  • Bonjour ou bonsoir !
    Il y a nuances entre certains photographes qui s'appellent "professionnels" et certains autres photographes qui sont de véritables professionnels. Il y a ceux qui vivent de leur travail et il y en a d'autres mais qui n'en vivent pas.
    30€ la photo et la plateforme se charge de la retouche standardisée? Meroo est proclamé le Ubereats de la photo ??? pourquoi plutôt pas le Cocci ou le Lidl Market de la Photo ? MDR
    Le gars n'a visiblement pas compris comment une photo culinaire se prépare. Il pense qu'avec son simple téléphone qui fait appareil photo, ça fera le travail ...
    Sachez cher Monsieur, que lorsque vous photographiez avec votre smartphone le plat qui vous est présenté sous le nez, tout préparé dans son assiette, tout le travail véritable est déjà fait en amont.
    En effet, avant d'arriver dans la dite-assiette, il faut faire les courses nécessaires, il faut préparer et il faut ensuite cuisiner le plat en question.
    Il y a tout d'abord une petite main qui va choisir une belle assiette, le Commis du Chef va préparer le plat et tous ingrédients nécessaires, enfin le Chef va cuisiner le tout et va faire une belle présentation de son plat. 3 personnes au total. En Photo culinaire, on appelle çà, le Stylisme photo et la personne s'appelle un(e) styliste culinaire.
    Selon le raisonnement de Meroo, ils vont faire fi de ce poste et obligent le photographe au rabais à non seulement, aller faire les courses, à préparer les ingrédients et à cuisiner le plat... Ca va lui prendre peut-être 45mn pour aller faire les courses au marché le plus proche. Autant de temps pour faire la cuisine. Et il faut qu'il y ait une cuisine équipée dans le studio du Photographe ! A combien va finalement s'élever la marge du Photographe dans cette galère ? Qu'en est-il du prix de revient, s'il s'agit d'un plat de Noël avec dinde, foie gras et déco & cotillons ? C'est le ... photographe qui doit payer la différence ! Ah... Oui pourquoi pas ? Et j'vous l'emballe avec un papier-cadeaux pendant que vous y êtes ??? non mais vous êtes sérieux, là???

  • Qu'un travail artisanal soit industrialisé, standardisé et en partie automatisé, ça n'a en soit rien de choquant, et c'est dans l'ordre des choses : c'est comme ça que s'est développée l'industrie depuis le 19° siècle. Par contre, les usines emploient des ouvriers salariés, et non des indépendants. les "missions" confiées sont tellement encadrées par le cahier des charges Meero qu'on n'est plus dans l'intermédiation entre un client et un indépendant. Le lien de subordination est évident, et les missions Meero devrait être salariées : les frais de déplacement et de télétravail, ainsi que le temps de déplacement, détour pour aller chercher et ramener les clés du bien immobilier à l'agence, le temps pour décharger ses cartes, télétransmettre les fichiers, répondre aux appels d'offres devrait être rémunéré. Or ce n'est pas le cas actuellement : le forfait payé couvre à peine les 30 mn de prise de vue imparties, et pas les 2 heures passées entre la préparation du matériel pour partir en mission et la fin de téléchargement des photos vers Meero.

  • La fameuse IA derrière les retrouches... ce sont des gens exploités en Inde qui retouche pour moins cher qu'en France. C'est beau l'innovation. Bien sur Meero démentira.

  • Excellent article. Il faut espérer qu'ils augmentent les photographes sur la durée. Oui bien sur, on peut boycotter etc etc, mais comme il est indiqué dans l'article, ça baisse le prix du marché. Et pour le remonter ..... Et le soucis, c'est qu'ils ne sont pas les seuls. Pour les particuliers, il y a lashootingbox Welenz et bien sur everphotoshoot qui ne cesse de se développer. Pour eux, c'est le pire de tout puisque que le shooting est gratuit, si le client n'achete pas de photos, le photographe bosse à l’œil. Ils ont démarré il y a quelques années à 6 euros la photo, il la vendent 15 maintenant, ils prennent 40 ou 50 % de coms et ils ne cessent de s'agrandir puisqu'ils proposent leurs prestations sur de nombreuses villes. Pour l'immo et le culinaire il y a ouiflash aussi toujours dans le même concept. Si vous regardez les candidatures sur ces plateformes, ça commence très souvent par : vous avez du temps libre et souhaitez un complément de revenu ..... et oui le métier de photographe est entrain de devenir un job d'appoint , les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle détruiront de nombreux métiers , et on ne peut rien y faire sauf chercher à reculer l'échéance.

  • Photographe non professionnelle, j'ai chaque été durant 25 ans tenu une petite structure hôtelière familiale... Je sais quels dégâts peut causer ce type d'entreprise "disruptive" : dévalorisation du travail, précarisation, position dominante, concurrence déloyale, etc. Effrayant...