habillage
Foule de personnes avec smartphones
© grandeduc via Getty Images

« Au lieu de rendre la planète plus intelligente, Internet développe une sous-culture de la médiocrité. »

Le 1 mars 2019

L'Internet était une promesse utopique, il est devenu notre cauchemar contemporain, s'alarme le pionnier du Web français Bruno Walther. Hypnotisés par nos écrans, nous ne cherchons plus à changer le monde mais à le fuir. Et si l'on se reconnectait au réel ?

Gueule de bois. C’est le sentiment que nombre d’entre nous avons aujourd’hui. Nous avons fait la fête sur les promesses d’un nouveau monde. Nous pensions que les technologies en général et l’Internet en particulier signaient la promesse d’une nouvelle espérance. Nous imaginions que la technologie était par essence porteuse de sens. Qu’elle pouvait se substituer aux règnes des idéologies déchues. Internet était prophétique. C'était la multiplication des petits pains avec le porno en plus.

Puis vint l’impensable.

Nous pensions que les réseaux sociaux seraient la matrice d’une intelligence collective globalisée et nous avons eu Trump. Que le Net serait un espace pacifié et nous avons les cyberguerres et les fake news. Que Youtube serait un espace où la créativité bienveillante serait triomphante et nous avons eu Soral et les propagandistes d’AlQuaïda. Que la data permettrait de construire un monde plus transparent et nous avons eu Cambridge Analytica. Qu’internet serait la matrice d’une nouvelle croissance des savoirs plus durables et nous avons eu l’explosion d’un cyber-consumérisme qu’incarnent le Black Friday et l'obsolescence programmée comme mode de conception des produits.

Le réveil est rude.

Que s’est-il passé pour en arriver là ?

Le monde de l’Internet, à l’instar des communistes avant eux, a pensé que l’on pouvait faire du passé table rase. Que les lendemains qui chantent viendraient à bout des contingences humaines et morales. L’Homo numericus nouveau serait forcément bienveillant, ouvert au monde et respectueux de la nature.

Nous avons eu tort.

Nous nous sommes trompés sur un point essentiel : Internet n’est pas une utopie mais un outil.

Et pour comprendre cet outil nous devrions nous replonger dans les lectures d’Ivan Illich.

Philosophe et précurseur de l’écologie politique, Ivan Illich démontre que les outils ne sont pas neutres. Ils portent leur propre finalité. Ils sont la matrice qui modèle les rapports sociaux que les hommes nouent entre eux. La voiture, à l’origine simple objet technique permettant de transporter les gens, transforma les paysages et bouleversa les modes de vie.

Critique radicale de la société industrielle, Ivan Illich affirme que « lorsqu'une activité outillée dépasse un seuil, elle se retourne d'abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier ».

Pour lui dès qu’un outil est institutionnalisé et s’impose comme ce qu’il qualifie de « monopole radical », un outil dont personne ne peut se passer et dont l’usage devient une injonction de consommation, il devient dysfonctionnel et détruit l’objectif qu’il est censé servir. L’automobile fait perdre plus de temps qu’elle n’en fait gagner.

Internet, comme les réseaux sociaux, se sont imposés en une poignée d’années comme un monopole radical tel que l’on a rarement connu. Il est devenu quasiment impossible de vivre en mode déconnecté. Le digital a pris le contrôle de notre intimité, le mobile est devenu une prothèse, une hypertrophie de notre moi.

Le digital marque la victoire posthume d’Ivan Illich. Il illustre avec superbe ses démonstrations. En quelques années, Internet est devenu un objet mutant dysfonctionnel. Il était censé rapprocher les hommes, il les fracture. Au lieu de rendre la planète plus intelligente, il développe une sous-culture de la médiocrité.

La réalité est cruelle : la finalité de l’Internet est uniquement de croître, de s’imposer à tous.

Pour cela, il mute et impose le bovarysme comme un horizon indépassable.

Que vient faire Emma Bovary dans cette aventure ? Rappelez-vous de ce personnage de Flaubert, toujours insatisfait, qui cherche à échapper à tout prix à l’ennui, à la banalité et à la médiocrité de la vie provinciale. Il est caractéristique de l’usage que nous faisons de l’Internet. Sur les réseaux sociaux, la réalité n’est plus qu'une perception. On se construit un monde imaginaire fait de selfies, de margaritas sur des plages ensoleillées. La réussite sociale se compte en nombre de likes. L’enjeu n'est plus d'être ou d'avoir mais de paraître.

L'humanité numérique semble droguée aux mouvements. Le temps se rétrécit.

« Fuir dans le rêve l'insatisfaction éprouvée dans sa vie », telle est la définition que donnait Jules de Gaultier du bovarysme. Je n’en ai pas trouvé de meilleure pour décrire le temps présent.
Le digital, en proposant une réponse digitale à cette espérance bovaryste de quitter le monde de l’ennui pour basculer dans le mouvement perpétuel, a conquis le temps de cerveau disponible des humains.

L’emphase technologique qu'offre aujourd'hui le digital au bovarysme marque une révolution dans notre manière de vivre le monde.

Depuis la naissance de l’Homme, l’insatisfaction est le moteur du progrès. C’est elle qui nous permet de nous élever. De transcender le réel par l'effort et la créativité. De dépasser notre condition d’homme pour devenir des créateurs.

La figure du bovarysme que nous propose le digital aujourd’hui en est l'exact inverse.

C’est fuir la réalité plutôt que chercher à la transformer. C’est la recherche du mouvement incessant même le plus futile. C’est la peur panique de l’ennui. C’est préférer scénariser son existence que de la vivre. C’est la dictature de l'instant, la quête de la nouveauté. C’est l’illusion comme infini et le néant comme réalité.

Pour paraphraser Kant, cette société de l’illusion est un crime social et ontologique.

Crime social parce qu'il dénature la parole, fondement de toute relation sociale.

Nous écoutons notre prochain parce qu’implicitement nous croyons ce qu’il nous dit. La parole n’est qu’un engagement. Déconnectez le verbe de la réalité et la possibilité de croire en l’autre n’est plus. Vous coupez immédiatement la relation sociale. L'altérité devient une absurdité. Vous n'aimez plus l’autre mais une chimère.

Crime ontologique parce qu'il dénature ce qui nous différencie du monde végétal, la conscience.

« Un homme qui ne croit plus lui-même ce qu’il dit à un autre, régresse en deçà de la chose».

« Le mensonge est un crime contre soi-même, contre l'humanité », nous rappelle Kant.

C’est un constat un peu radical mais le digital bovarysé provoque une dénaturation de la conscience, une mystification intentionnelle. C'est la victoire de Bérénice sur Titus. De l'impétuosité absolue de la mystique du bonheur romantique sur les devoirs liés à sa charge ou à son héritage.

Je vais le dire directement mais le digital fait peser sur notre civilisation un risque mortel.

Une société où l’enjeu n’est plus de transmettre mais de paraître enfante des monstres. Ils se répandent sur les plateaux de la télé-réalité. Le ridicule et la médiocrité intellectuelle d’Emma Bovary deviennent un absolu et envahissent la Maison-Blanche. Symptômes de cette société postmoderne qui sanctifie la vulgarité.

La catastrophe n’est pas loin. Elle gronde.

À moins que nous options pour un changement de cap. Une rupture radicale.

La vie ne se mesure pas à l’entassement des objets mais plutôt à l’art de maîtriser ou plutôt de vivre le temps qui passe.

Rappelons-nous que le temps est ce que l’homme a de plus précieux. Nous pouvons conquérir l’espace, accumuler des choses mais le temps, lui, est unique. Les minutes que vous venez de passer à lire ce texte ne sont qu’à vous. Vous ne pourrez pas les racheter. Pas plus que vous ne savez combien de temps il vous reste à vivre. Il appartient au destin. Il est sacré.

Le temps, voilà le combat central que nous devrions tous, à notre échelle, mener. Reprendre son contrôle. Inscrire notre réflexion et nos actions dans le temps long. Consommer du temps avec nos proches plutôt qu’avec des écrans. Accepter de se perdre dans le visage de l’autre et non dans son avatar fantasmé.

Le jour où nous redeviendrons des bâtisseurs et non des destructeurs du temps, le digital ne sera plus un « monopole radical » mais redeviendra un espace d’échanges où des intelligences collectives et positives s'épanouiront à nouveau.

Une chronique du pionnier du Web français Bruno Walther.

PARCOURS DE BRUNO WALTHER

  • Entrepreneur et spécialiste de l’Internet français depuis plus de vingt ans, Bruno Walther a créé en 2009 Captain Dash avec Gilles Babinet, agence focalisée sur le Big Data et la génération de cockpit marketing à destination des directions marketing. En 2012, il obtient à New York, avec Gilles Babinet, le prix Global Entrepreneur of the Year Award pour le travail qu’ils réalisent avec Captain Dash pour rendre la planète plus intelligente.

Cet article est paru dans la revue 17 de L'ADN consacrée aux tendances 2019. Pour vous procurer votre numéro, cliquez ici.


POUR ALLER PLUS LOIN :

Nous sommes déjà dans la troisième guerre mondiale et elle est « cyber »

Bon anniversaire Facebook ! L'enfant terrible de Mark Zuckerberg fête ses 15 ans

Commentaires

Répondre à Aurélien Terrassier Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

  • même si je comprends et partage pas mal de points de l'analyse, fort bien amenée et exprimée, je m'interroge aussi sur l'impact de la monétisation des clics.
    Je pense qu'à partir du moment où on a mis un intérêt financier, alors nous avons vu apparaître les algorithmes permettant de capter l'attention du lecteur. Et ce sont ces algorithmes qui font alors qu'internet a perdu sa neutralité, vu que l'on nous montre que ce qui nous plairait.

  • Merci pour cette analyse que je partage en grande partie. J'ajouterai que la révolution numérique est en train "d'avaler" l'économie de marché en la transformant en une économie de monopole ce qui est dramatique, non seulement pour les agents économiques, mais aussi et surtout pour l'ensemble de nos institutions démocratiques et de solidarités. J'ai personnellement pas mal travaillé cette question. Si ce sujet vous intéresse, il est développé dans mon dernier livre dont vous trouverez la fiche de présentation en allant sur le site de l'éditeur : https://citizenlab.fr/category/a-la-une/

  • Bruno Walther fait une analyse très juste des dérives d'Internet. Inutile de rappeler qu'Internet est un progrès, c'est incontestable. Maintenant, cet outil est mis à mal d'un grand manque de régulation notamment de la part des GAFA et leur emprise malfaisante sur nos vies. Il faut lire l'excellent livre de Marc Fugain et de Christophe Labbé à ce sujet, "L'homme nu face à la dictature numérique", on y apprend pas mal de choses intéressantes. Sinon c'est aussi de la faute aux fabriquants qui imposent carrément la connexion internet sur de plus en plus d'appareils électroniques avec les objets connectés au cloud. J'espère que que beaucoup de fabriquant d'objets connectés réfléchissent pour ne pas nous imposer cette connexion internet permanente avec des applications et usages hors ligne ou/et via des réseaux locaux et sécurisés à l'instar de Snips.

  • dés le début d'Internet , les "anciens" d'Arpanet, réseau essentiellement universitaire fait de partages et d'échanges gratuits, ont été subjugués par les opportunités et un peu naïfs en croyant que les règles qu'ils connaissaient (notamment la gratuité) étaient universelles et immuables... las ils ont laissé les marchands entrer dans le temple. Ceux-là ont dévoyé le modèle et transformé en ce temple de la consommation et de la sous-culture qu'Internet est devenu aujourd'hui...

  • J'ai été touchée par cette peinture dystopique et pourtant bien réelle de notre futur. Mais qu'est ce qui pourrait nous réveiller ? Quand chacun reste dans sa bulle numérique, auto-centré et confortablement lové dans son retargetting personnel, chacun pour soi et alone together.....

  • Ouf, il était temps, si même les (ex?)adeptes a la "modernité", technologie et croissance sans conscience commencent a faire référence a Ivan Illich, longtemps considéré comme passéiste, " a revers de la marche de son temps", et précurseur de la pensée altermondialiste, on va peut être sans sortir, a condition également d'extrapoler la réflexion aux autres outils et pratiques ni conviviales ni vernaculaires que "l'Internet".

  • Internet n'est pas qu'un outil d'aliénation et de surveillance. Chaque jour, nous nourrissons les entrailles du Web avec nos rires, nos peines, nos éclats de vie, nos découvertes, nos questionnements, nos pensées les plus intimes. Chaque jour, nous avons le choix : nourrir le réseau de colère, de fake news et de médiocrité et se demander pourquoi il y a destruction. Ou bien nourrir la paix, trouver la beauté partout derrière ces pétaflops de bits et d’octets, échanger, partager avec le reste du monde et tenter de mettre en œuvre une nouvelle philosophie de vie entre l’Humain et les machines.

    Le Web ne change pas. Ce qui change, c'est nous. Nous et notre rapport intime avec les machines et les réseaux numériques. Pourvu que s’anime enfin le désir de faire ensemble, d’attiser l’intelligence collective, de créer de nouvelles dynamiques et arrive que pourra ! Quoi qu’il advienne de ce monde numérique, je trouve au contraire qu'il y a de quoi s’émerveiller !

  • Trés briévement,le monde humain et ces créations ont déja bien attaquer son berceau...consulte un ophtalmo,merde!!!

  • Voici ce qu'on appelle un article qui enfonce les portes ouvertes et n'apporte rien à une réflexion commencée sur le web il y a déjà fort longtemps.

    Dire que la voiture a façonner le paysage est un non sens. Ce qui a façonner le paysage c'est 40 ans de politique de l'aménagement du territoire. Pourquoi a-t-on favoriser le développement du transport individuel au détriment du transport collectif et notamment ferroviaire il faut le demander à ceux à qui ça rapporte.

    Si monsieur d'abord, et madame ensuite, ont plébiscité les transports individuels c'est parce que la publicité les a convaincu que ça rendait monsieur plus viril et madame plus moderne et que pour tout le monde c'était la liberté de pouvoir se déplacer quand et où on veut - tant qu'on peut payer.

    L'outil n'est pas neutre, je suis d'accord il est conçu pour faire certaines choses et pas d'autres mais néanmoins rien n'obligeait les pouvoirs publics à part certaines idéologies et des intérêts personnels à développer autant la bagnole et la société qui va autour. Il fut un temps où tous les trains étaient à l'heure, desservaient tout le territoire, où leurs horaires étaient toujours les mêmes et leurs billets abordables. J'ai voyagé beaucoup en train dans les années 80 d'un bout à l'autre du pays en train, ce qui est impossible aujourd'hui.

    Pour le web c'est la même chose. Cet outil n'a jamais été discuté démocratiquement. Il nous a été imposé et tous les gens qui se sont posés des questions sur le pourquoi ont été traité de vieux cons réac et technophobes. et d'ailleurs aujourd'hui peu de gens remettent en question la pérennité de l'internet et du web comme si ces deux outils - l'un une structure informatique, l'autre un protocole de communication - étaient désormais un acquis. Il n'y a aucune raison que ce réseau de communication mondial tel qu'il est conçu - de manière très bordélique et sensible aux attaques physiques et logicielles - perdure.

    Donc nous avons aujourd'hui non pas un outil qui a rendu la société débile mais un outil qui est au service d'une société qui était déjà bien débile, une société issue du tout bagnole et du consumérisme indépassable, un outil déjà au service d'un mode de vie basé sur la sublimation de l'égocentrisme. Un cauchemar capitalo néo libéral bien avancé.

    D'ailleurs en lisant la page Wikipedia de l'auteur on se rend compte qu'il n'a pas contribué à inverser la tendance soit dit en passant.

    Alors faire un constat, c'est facile, n'importe qui peut le faire. Critiquer le comportement des individus c'est facile, c'est le sport favori des libéraux de rendre responsable l'individu pour éviter de discuter de la responsabilité de la société et des cause économiques et sociales qui produisent les individus débiles. Mais au final cet article ne sert à rien.

    Le monde est nul, c'est la faute des gens, voilà la morale de cet article.

    Non, nous vivons dans un monde débile parce que la majorité des humains qui peuplent ce monde n'ont pas été consultés et qu'une poignée d'intérêts particuliers devaient être satisfaits au détriment du plus grand nombre.

    On ne peut observer qu'un moment m de l'histoire du monde. On peut éventuellement en faire l'explication de texte en utilisant l'Histoire passée mais de là à pouvoir spéculer sur l'avenir, d'autres s'y sont essayés et ont fini ridicules.

  • Oui, lire Ted Kazinsky, una bomber, qui s'est révolté contre la technosphère.
    Mais on ne coupera pas à la catastrophe. Il faut y survivre et se préparer à l'après au lieu de chercher (en vain) à l'éviter.

  • Oui mille fois oui le cybermonde en perdant le contact avec la réalité, n a plus les pieds sur terre. A l instar de la tele réalité qui n a de réalité le nom, il est une illusion trompeuse, une drogue de la société qui penchée sur ses ecran va dans un mur bien réel. Le paradoxe est qu il permet aussi un tel texte de prise de conscience