Génération stress : quand la tech tente de nous soigner

Nos troubles anxieux représentent un nouvel eldorado pour les start-up de la tech. Casque relaxant, applis de méditation, luminothérapie… Les solutions abondent. Et les dérives guettent.

Le casque Melomind est posé sur ma tête. Les petits capteurs en métal placés sur le sommet de mon crâne me grattent un peu. Mais peu importe, on me promet un état de relaxation profonde. Ça vaut bien quelques désagréments... Mais avant de me retrouver sereine, il faut connecter le casque à l’application Melomind, installée sur mon smartphone. Après plusieurs essais malencontreux, les deux appareils finissent par se reconnaître. À moi le bien-être.

Pendant 6 minutes, je suis plongée dans une ambiance sonore qui mixe bruits de forêt et mélodie électronique. Quand les sons électroniques sont plus importants, cela signifie que je ne suis plus dans état de relaxation, mais dans un état actif. Je me concentre tant bien que mal pour relaxer mon cerveau et ne plus entendre ce bruit. C’est le principe du neurofeedback (retour neuronal) : suivre les signaux électroniques du cerveau en temps réel, notamment les ondes alpha qui indiquent un état de relaxation profond, pour pouvoir ensuite tenter de stimuler ces signaux. La technique, encore expérimentale, est proposée dans certains centres hospitaliers. myBrain Technologies, l’entreprise qui conçoit Melomind, la rend accessible au grand public pour la (coquette) somme de 399 euros.

Le stress, ce gros business

Comme elle, de nombreuses start-up développent des solutions technologiques pour nous libérer de notre anxiété. Et il y a du boulot : mal-être au travail, changement climatique, tensions internationales, addiction au smartphone... L'anxiété ambiante provoque de nombreux troubles mentaux. Chaque année en Europe, près de 25 % de la population souffre de dépression ou d’anxiété selon l'OMS. Les plus jeunes seraient particulièrement touchés dixit de récentes études. Nous allons mal. Le marché des tech anti-stress est florissant. Normal.

Lampe de luminothérapie, applications de méditation mindfulness, jeu pour lutter contre l’anxiété, casque de relaxation, bandeau connecté pour mieux dormir… Le secteur de la tech regorge de solutions contre ce mal du siècle.

Selon une étude d’Arizton, la gestion du stress serait le segment le plus porteur au sein du marché du bien-être aux États-Unis. Parmi les tops 10 applications santé de l’App Store d’Apple, près de la moitié sont dédiées à la relaxation.

Quand la Silicon Valley angoisse, la tech est la solution toute trouvée

Un exemple de cette réussite : Calm, une application de méditation américaine parmi les plus populaires. La jeune pousse, créée en 2012 et arrivée sur le marché français en 2019, a vu ses revenus multipliés par quatre en un an.

Une partie de ces solutions est proposée par des startuppers californiens, eux-mêmes envahis par un sentiment d’anxiété. Dans un article d’octobre 2019 traduit par Courrier International, le New York Times explique comment le mal-être ambiant de la Silicon Valley a mené une partie des entrepreneurs vers ce nouveau marché porteur de la gestion du stress. « Pour traiter les maux dont souffrent les employés des nouvelles technologies, la réponse de la Silicon Valley est : il faut plus de nouvelles technologies. »

La lutte contre l’anxiété : une performance comme une autre

Le fait de pouvoir suivre ses progrès grâce au suivi et à l’analyse de ces données de méditation, par exemple, peut nuire au principe même de ces solutions. Sur Reddit, un utilisateur de Calm précise qu’il apprécie particulièrement l’application pour son option de tracking. Calm compte en effet tous les entraînements que vous effectuez. « J’en ai fait 19 jours de suite en début d'année (...) j'espère bientôt battre ce record ». La relaxation devient une performance comme une autre.

Certaines solutions vont un cran plus loin en gamifiant la chasse au stress. C’est le cas de SuperBetter. Les couleurs de cette application américaine sont acidulées. Le ton est enjoué. Vos pensées négatives ou mauvaises habitudes sont rebaptisés « bad guys ». L’application propose une série de mini challenges à réaliser chaque jour pour aller mieux : parler à un inconnu, s’éloigner de son canapé, remuer les jambes, s’accorder un moment pour soi, manger un repas équilibré… Tout cela vous permet de gagner des points de résilience, sociabilité…

La gamification a l’avantage de motiver les utilisateurs. Mais la contrepartie est qu’elle peut aussi les rendre accros. Un poil contre-productif pour des solutions censées les amener vers le bien-être. La journaliste de Vox Sigal Samuel raconte qu’en voulant obtenir le plus de médailles possibles sur Stop, Breathe & Think (une appli similaire à SuperBetter), elle a fini par ignorer un appel d’un de ses amis. « Quelques instants plus tard, je me suis rendu compte à quel point j’étais bête. Parler à mon ami aurait certainement davantage amélioré mon bien-être que d’essayer d’obtenir une récompense virtuelle ».

Méditer seul ou avec une appli : pas de changement significatif

Pour le psychiatre Emmanuel Chevallier ces tech sont à double tranchant. Elles peuvent aider patients comme soignants. « C’est une démarche positive que de prendre soin de soi et cela peut être un premier pas vers des soins professionnels », note-t-il. Mais il invite aussi à la prudence. Si une personne souffrant d’anxiété tente de se guérir seule avec ces solutions, « il peut y avoir un retard de soins adaptés, estime-t-il. Le médecin considère une personne au-delà d’un symptôme isolé qui est souvent l’arbre qui cache la forêt. Derrière l’anxiété il y a une personne, son vécu, son environnement. En psychiatrie c’est une considération globale qui est apportée dans chaque situation. »

Par ailleurs, l’efficacité de ces diverses technologies est loin d’être prouvée. Très peu d’entre elles s’appuient sur des études scientifiques valables. Et quand des chercheurs indépendants se penchent sur la question, les résultats ne sont pas toujours brillants. « En 2015 des chercheurs en psychologie ont étudié 700 applications mobile dites de méditation de pleine conscience. Seulement 4 % fournissaient effectivement un contenu d’entraînement et d’éducation à la méditation de pleine de conscience et une seule avait une étude d’efficacité », explique Emmanuel Chevallier.

En 2018, une autre étude a évalué le remplacement de l’application Headspace par de simples exercices de respiration. Les résultats montraient qu’il n’y avait pas de différences significatives entre les deux. Bref : à quoi bon s’encombrer d’une application, dont certaines fonctionnalités sont payantes qui plus est, quand des techniques gratuites existent ?

Bien-être ou dispositif médical ?

Autre problème : le flou qu’entretiennent ces technologies entre bien-être et dispositif médical. « La législation reconnaît comme "dispositif médical", tout instrument, appareil, équipement, logiciel, implant... destiné par le fabricant à être utilisé, seul ou en association, pour l'une ou plusieurs des fins médicales suivantes : diagnostic, prévention, contrôle, prédiction, pronostic, traitement ou atténuation d'une maladie... Cela implique notamment une démarche qualité à mettre en place, principalement centrée sur la gestion des risques avec notamment les certifications aux standard internationaux », explique le psychiatre.

Beaucoup des solutions tech anti-anxiété entrent ainsi dans la définition du dispositif médical. Mais peu d’entre elles font les démarches réglementaires nécessaires pour être reconnues comme tel. « C’est un processus long et coûteux. De nombreux acteurs dans le domaine évitent cette démarche en restant dans le discours du bien-être et s'accommodent du flou associé en matière de sécurité et d’efficacité », note Emmanuel Chevallier.

Pour se détacher du lot, mybrain Technologies est en train de conduire une étude scientifique avec l’Institut du cerveau et de la moelle épinière. Elle montre que la production d’ondes alpha (signe de relaxation) progresse de manière significative lorsque Melomind est utilisé régulièrement. 

L’entreprise entend aussi obtenir la certification pour faire reconnaître Melomind comme un dispositif médical. « Le casque était au départ une solution bien-être pour se relaxer sans avoir de pathologie particulière. Puis nous nous sommes aperçu qu’une partie importante de nos clients souffrait d’anxiété, de troubles de l’attention, d’insomnies... Nous sommes donc en train de réfléchir à des études complémentaires pour tester notre solution sur des populations pathologiques », explique Yohan Attal, co-fondateur de mybrain Technologies. De quoi faire de Melomind une alternative aux traitements médicamenteux contre le stress et l’anxiété.

Vos données de santé mentale chez Facebook

L’ultime dérive que pointe le docteur Emmanuel Chevallier est celle relative à l’exploitation des données de santé mentale. Des informations qu’on préfère en général garder pour soi et son thérapeute, plutôt que de les laisser à la disposition de sociétés privées. « En 2019, une étude de 36 applications mobile parmi les mieux notées sur les stores pour la dépression et l’arrêt du tabac a montré que 29 d’entre elles envoyaient des données à Google où Facebook et que seulement 12 le signalaient dans les conditions générales d’utilisation. En 2018, une autre étude a montré que seulement 50 % des applications mobiles étudiées partageaient les données de santé de façon sécurisée et que 80 % partageaient ces informations avec des sociétés tierces », illustre le médecin.

Dans l’Union Européenne, le RGPD (règlement général sur la protection des données) protège en partie les utilisateurs contre l’exploitation de leurs données de santé. Ce n’est pas le cas aux États-Unis.

C'est ce qui inquiète Elizabeth Kaziunas, post-doctorante à l’université de New York, spécialisée dans les technologies appliquées à la santé mentale, lorsqu'elle est interrogée par le New York Times : « Un diagnostic d’anxiété pourrait par exemple faire augmenter les primes de mon assurance-vie. Ça fait froid dans le dos quand on y pense. » De quoi nourrir encore plus son anxiété…

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