premium 1
premium 1
portrait B-8694

2017 : green is the new black

Le 6 janv. 2017

Imaginez une économie dont la ressource principale serait infinie. Utopie ? Idriss Aberkane est convaincu du contraire. La révolution du biomométisme est en marche. Et c'est une bonne nouvelle !

Ce jeune chercheur veut mettre en œuvre de nouvelles équations pour poser les bases d’un nouveau modèle de croissance et de développement économique : l’économie des connaissances.

Quand l’économie traditionnelle s’appuie sur l’exploitation des ressources naturelles, celle-ci est fondée sur le partage inépuisable de la connaissance. Quand je partage un bien matériel, je le divise. Quand je partage ma connaissance avec autrui, je la multiplie.

Quand je partage un bien matériel, je le divise. Quand je partage ma connaissance avec autrui, je la multiplie.

Idriss Aberkane

« Mon apport est d’avoir inscrit le biomimétisme comme une branche essentielle de l’économie des connaissances. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre d’hypothéquer notre futur et c’est tout le sujet du développement durable. Aujourd’hui, on vend la nature à 10 alors que demain elle en vaudra 10 000, et comme vous l’aurez déjà vendue, elle ne sera plus là. »

Pour étayer son propos, il prend pour exemple le cône du Pacifique. La toxine de ce coquillage est utilisée pour les neurotechnologies, et coûte jusqu’à 800 dollars le milligramme. Or, le cône du Pacifique est désormais en voie de disparition : il était vendu 3 dollars aux touristes comme souvenir.

Idriss Aberkane assume avoir sur ces sujets une approche très business car ce sont les entrepreneurs qu’il faut convaincre.

Nous avons délaissé depuis trop longtemps cette immense bibliothèque qu’est la nature alors même que chaque espèce ouvre un nouveau chapitre de savoirs inexplorés. Pourquoi ne pas avoir pris ce chemin plus tôt ? Idriss Aberkane invoque deux grands mensonges de la révolution industrielle. Le premier : entre productivité et épanouissement, il faut choisir ; l’un ne peut être concilié à l’autre. Un sentiment qui est particulièrement ancré en Asie. Le second : nature et emploi sont incompatibles. Comprenez : là où il y a de la nature, la campagne, il n’y a pas d’emploi ; là où il y a de l’emploi, la ville, il n’y a pas de nature. Une vaste fumisterie car on ne savait pas faire autrement. « Au xxie siècle, nature et emploi se réconcilient, mais en disant cela on est un peu dans la position d’un type qui viendrait dans les tranchées en 1916 pour dire : “Arrêtez de vous battre.” »

L’industriel belge Gunter Pauli en a fait les frais en étant le premier à défendre cette idée. « “La nature est le meilleur modèle de prospérité au monde, il faut s’en inspirer : ce n’est pas à la nature de produire comme une usine, mais aux usines de produire comme la nature.” En disant cela, il s’est pris des cartouches des deux côtés : pour les écologistes, il était un vendu au grand capital ; pour les charbonniers, un vendu au service des écolos. De la nécessité de dépasser le débat. »

La révolution biomimétique est en marche, les paradigmes sont en train de changer.

« Un changement qui devrait connaître les trois stades fatidiques évoqués par Schopenhauer : ridicule – dangereux – évident. Toutes les grandes révolutions passent par ces étapes : le droit de vote des femmes, la Terre admise comme ronde ou même l’abolition de l’esclavage. » L’abolition de l’esclavage portée par Abraham Lincoln a tout d’abord fait rire le Sud, mais lorsque le Nord est devenu plus riche, il s’est montré moins enclin aux sarcasmes. « En abandonnant l’esclavage, on entrait dans un modèle économique bien supérieur qui était celui de l’industrialisation : rivaliser avec une machine à vapeur équivaut à faire appel à 1 200 esclaves. C’est sans aucune mesure. » Cet appauvrissement du Sud a mené à une guerre, somme toute économique au départ, pour déboucher sur l’union et, au final, l’abolition de l’esclavage. « Cette étape de l’Histoire est donc passée par le prisme de ridicule – dangereux – évident, et s’est avérée plus rentable. Au xixsiècle, le grand enjeu était celui de l’abolition de l’esclavage ;  au xxsiècle, l’abolition de l’apartheid ; aujourd’hui, le grand enjeu est celui de l’abolition du déchet. »

"L'économie de la connaissance" par Idriss Aberkane |

Il serait donc légitime de se demander si la conquête de l’espace n’est pas un peu prématurée par rapport au défi du biomimétisme. « On ne peut pas opposer les deux. C’est un défi noble. Cependant, le fait que Mars soit mieux cartographiée que les fonds marins est une ineptie. »

Idriss Aberkane est conseiller du projet SeaOrbiter, dirigé par l’architecte français Jacques Rougerie, et à ce jour avorté. « La mer est l’antichambre de l’espace. Les astronautes s’entraînent d’ailleurs dans l’eau : savoir évoluer en mer ou dans les déserts est la meilleure façon de se projeter dans l’espace. Le biomimétisme en est le moteur. On le voit aujourd’hui avec des technos bio-inspirées pour les satellites : Elon Musk parle à ce propos de terraformation, or la terraformation sans le biomimétisme est impossible. »

Idriss Aberkane nous parle du biomimétisme : Resit Tiam Resit Tiam

Selon Idriss Aberkane, le destin de l’humanité est monté en pièces détachées, et nous avons tendance à toujours faire passer l’extérieur avant l’intérieur. « Il suffit d’imaginer une personne en train de monter une commode Ikea. C’est typique, celle-ci pense avant tout au produit fini et, par conséquent, monte les dernières pièces en premier. Idem pour l’Europe, on a mis l’extérieur avant l’intérieur, c’est pour cela qu’elle s’essouffle. » Nous devons donc penser la Terre comme une solution pour l’espace, une manière d’y accéder. « La terraformation, c’est l’humanité qui commence à prendre sa maturité. Au xxsiècle, le pouvoir était aux armes de destruction massives ; au xxisiècle, il sera aux armes de construction massives. »

Doit-on revoir le système éducatif traditionnel ? « Nous devons repenser l’éducation sur les modèles de pensée de Socrate, d’Aristote, de Platon, de Zoroastre, de Buddha, de Léonard de Vinci… Apprendre à coopérer, à mutualiser nos compétences. Pour paraphraser Einstein, on ne pourra pas régler nos problèmes avec l’esprit qui les a créés. »

S’il n’est qu’un seul message à retenir pour Idriss Aberkane, c’est que nature et emploi sont une contradiction d’un autre âge. « La nature est le plus grand modèle de prospérité. On ne peut faire l’économie de cela. Elle arrive dans des espaces arides, vides, elle y met de la biodiversité avec des services et des biens, le tout sans rien défaire. C’est somptueux. Et la France a en plein cœur de sa capitale un monument dédié au biomimétisme. La tour Eiffel est inspirée de la structure intérieure d’un fémur humain. Étonnant et exceptionnel à la fois : nous l’avons juste oublié. »


Cet article est paru dans le numéro 9 de la revue de L’ADN. Idriss Aberkane est l’un de nos 42 superhéros de l’innovation. Votre exemplaire à commander ici.


 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.