Nos assiettes sont-elles sexistes ?

Le mythe qui veut que les hommes sont faits pour manger de la viande au barbecue et les femmes des carottes râpées a la peau dure. Pour en finir avec celui-ci, l'essayiste Nora Bouazzouni nous propose une analyse de la façon dont la société construit nos assiettes.

Avec son nouvel essai, Steaksisme : en finir avec le mythe de la végé et du viandard (Editions Nouriturfu, avril 2021), la journaliste déconstruit la configuration de nos assiettes. Très chargées culturellement et symboliquement, nos assiettes n’échappent pas aux injonctions (qui doit manger quoi, quand et en quelle quantité) et contribuent à perpétuer les stéréotypes de genre et l’essentialisation des individus. Véritables réceptacles de tout un fatras de mythes, pensées philosophiques, pseudo-médicales et bien sûr, marketing, que disent nos assiettes sur la manière dont nous percevons les genres ?

Interview avec Nora Bouazzouni, pour comprendre pourquoi les femmes mangent des salades en date Tinder et pourquoi les hommes doivent conduire un Hummer pour compenser le fait de croquer dans un céleri cru.

Le fait de concevoir la nourriture de manière genrée s’inscrit dans une longue tradition, dont les premières traces remontent à l’Antiquité grecque. Aujourd'hui, l’idée que les hommes et les femmes doivent se nourrir de manière différente perdure. Pourquoi ?

Nora Bouazzouni : C’est effarant de constater à quel point l’héritage est ancien ! Les premiers régimes datent de l’ère victorienne, où l'on trouve aussi des manuels de bonnes manières « alimentaires » à destination des femmes. Mais pour comprendre l'origine de ces régimes genrés, il faut remonter à la source du problème : la théorisation de l'infériorité des femmes, qui remonte à l’Antiquité grecque. Pour Aristote, les femmes étaient des « mâles mutilés », car ayant « moins de chaleur » que les hommes, ce qui justifierait leur infériorité et leur faiblesse. Dans la même lignée, le médecin Galien, dont la doctrine, avec celle d'Hippocrate, a dominé la médecine pendant un millénaire, était convaincu que les femmes étaient plus imparfaites – et donc fondamentalement inférieures aux hommes, car « plus froides ». Et les hommes étaient parfaits, dit-il, car « plus chauds ». Ce mythe du sexe « faible » a perduré dans la médecine jusqu’au XVIIe siècle et donné lieu à des régimes de genre différenciés. Et aujourd'hui, l’idée perdure que les hommes auraient un besoin vital de manger de la viande, les femmes des yaourts et des pommes. Or, l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (l’Anses) précise bien que si les hommes et les femmes ont des besoins caloriques différents, leurs besoins alimentaires sont les mêmes – à taille, corpulence ou activité physique égale, bien sûr.

On genre nos assiettes, OK. Il est fréquent d'avoir dans son entourage des femmes qui vont picorer délicatement un poke bowl saumon-quinoa, pour rester dans la représentation attendue, ou à l'inverse opter pour une entrecôte-pinte de IPA, comme le ferait la « cool girl ». Qu’est-ce-qui donne le droit à cette dernière de déroger à la règle ?

N.B : La cool girl, c'est la bonne élève de l’hétéro patriarcat : une femme qui aime les hommes, qui a envie d’être désirée par eux jusque dans sa performance alimentaire. Elle voudrait être leur complice, leur pote, faire partie du boys’ club, rire de leurs blagues et jouer à leurs jeux vidéo en arborant un maillot d’équipe de foot taille 36. La cool girl n’est pas « chiante », elle « n’emmerde pas son monde avec des régimes », c’est une bonne vivante avec qui on peut rigoler, mais qui ne prend jamais un gramme. Et la clé, c’est qu’elle reste mince, tout en dévorant joyeusement des aliments considérés comme masculins (frites, chips, ketchup, steak tartare, whisky fumeux…).

Il y a donc cette idée que l'alimentation « masculine » est celle des « bons vivants » ?

N. B. : On peut parler du mukbang, cette pratique en provenance de Corée du Sud qui consiste à se filmer en ingérant de très larges quantités de nourriture, parfois jusqu’à 16 000 calories d'un coup. Elle donne lieu à des réactions très différentes en fonction du gabarit des performeuses : si elles sont minces, elles suscitent envie et admiration, si elles sont grosses, dégoût et violence… Le problème, c’est que dans le cas de la cool girl comme dans celui du mukbang, où les femmes brisent des tabous, on entretient le mythe que notre alimentation reflète notre essence : manger des frites quand on est grosse fait de vous quelqu’un de mou et peu volontaire, manger un steak quand on est mince vous transforme en hédoniste.

Les femmes ne sont pas les seules victimes de cette mythologie alimentaire, les hommes en souffrent aussi. Aujourd’hui encore, un homme se doit de manger de la viande – rouge –, de ne pas boire des cocktails roses, et surtout de ne pas être végétarien… Pourquoi ?

N.B : Oui, concernant la nourriture, un homme ne doit pas admettre de goûts ou de pratiques codées comme « féminines ». Un homme végétarien serait presque déclassé : il peut être perçu comme faisant sécession du groupe hommes. Comme l’empathie est dévalorisée chez les hommes, certains vont même devoir trouver des stratégies d’évitement pour justifier de leur alimentation sans viande – surtout si cette pratique provient d’une envie de protéger les animaux – en expliquant leur choix par l’envie de se lancer un défi ou de prendre soin de sa santé, en rationalisant leur choix afin d’être mieux accepté par leurs pairs. Il me semble d’ailleurs que la pression à adhérer au « groupe homme » est plus forte que celle à adhérer au « groupe femme » et s’exprime beaucoup par le biais de l’alimentation. De fait, un homme dégustant un cocktail surmonté d’un parapluie rose et léger en alcool sera bien plus raillé qu’une femme dévorant un Big Mac.

Les hommes et la viande : c’est une vraie histoire d’amour, ou elle est construite de toutes pièces ?

N.B : Les hommes mangent en effet plus de viande que les femmes, mais ce n'est pas du tout parce qu'ils auraient une préférence innée pour la barbaque ! Il faut se rappeler que la nourriture, comme beaucoup de choses, n’échappe pas à la pensée magique : en absorbant un aliment, j'imagine en acquérir les propriétés ou les vertus. Au-delà d'une tisane « calmante », d'un smoothie « détox » ou d'une barre « énergétique », la viande est sans doute l'aliment le plus chargé symboliquement. Manger de la viande, c'est asseoir sa domination sur la nature. Ça a longtemps été le produit de la chasse, en opposition à la cueillette. La viande symbolise donc l'action, la force, l’énergie – des caractéristiques attribuées aux hommes, là où les femmes seraient passives, douces, fragiles. Il faudrait donc en manger pour être ou rester un homme acceptable. Parfois, la démarche est consciente, mais pas tout le temps.

Beaucoup de gens ont du mal à admettre que l’alimentation est une construction historico-socio-culturelle. Cela touche une corde sensible. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

N.B : Il n'y a pas de tout inné ou de tout acquis. Mais comme notre survie dépend universellement de la nourriture, on en vient à penser que la pratique ne relève que d’un réflexe naturel ou d'une nature biologique. Or, nos pratiques alimentaires sont le reflet de nos traditions familiales, de nos croyances, de l'endroit où l'on a grandi, de notre époque, de notre milieu social et de nos représentations culturelles… L’alimentation, au même titre que les vêtements, permet de performer le genre, mais aussi l’âge ou la classe. Je trouve incroyable que les gens aient autant de mal à admettre qu’il y ait une si grosse part de culture dans nos comportements, et notamment dans nos comportements alimentaires… Au contraire, cela nous donne de la latitude, de l’autonomie, du libre arbitre… Cela nous incite à reprendre nos habitudes alimentaires en main, tandis que l’inné nous emprisonne, dans la biologie pour certains, dans la destinée pour les autres… Cela rend impossible toute remise en question de l'ordre établi.

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