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regard d'ours brun
© xtrekx via Getty Images

Les végans sont-ils (vraiment) des terroristes ?

Le 7 févr. 2019

3 millions d'animaux tués chaque jour en France, plus de 60 milliards dans le monde, un bilan écologique catastrophique... et si on parlait des dérapages de notre mode d'alimentation carnée ? Une question posée par le véganisme... mais qu'on ne comprend pas toujours. Interview de Virginia Markus, figure emblématique du mouvement.

Le mouvement antispéciste est à l’initiative d’actions de plus en plus nombreuses à l’encontre des bouchers et des abattoirs. On l’accuse de radicalisation et de violences. En tant que militante, comment vous situez-vous par rapport à ces actes ?

Virginie Markus : Selon moi, il existe une différence énorme entre la violence qui vise des biens matériels, et celle que les animaux subissent. Les premiers sont remplaçables, les seconds ne le sont pas. Les abattoirs qui sont visés par la plupart de ces actions sont des lieux de mises à mort extrêmement violents. Par ailleurs, je n’ai pas vu d’antispéciste passer la limite de l’intégrité physique d’autrui et faire du mal à un boucher ou un employé d’abattoir… à moins que cela ne soit de la légitime défense.

Pensez-vous que les antispécistes poursuivront leurs actions de sabotage ?

V. M. : Sans doute, et d’abord parce qu’un certain nombre de militants les choisissent. Elles sont une expression très classique dans l’arsenal des luttes sociales. On n’en parle peu dans nos cours d’histoire, mais les suffragettes ont cassé des vitrines, elles ont aussi fait sauter des lieux symboliques du patriarcat, les résistants quant à eux ont fait dérailler des trains et détruit des ponts…. En Suisse, quand nous pratiquions uniquement des méthodes pacifistes et légales, le monde politique se moquait de ce qui se passait pour les animaux. Il a fallu cacher des caméras dans les abattoirs pour faire bouger un tout petit peu les choses. Il y a différentes manières d’aborder la lutte et les actions de sabotage ou de désobéissance civile qui permettent de montrer l’urgence de la situation. Dans le fond, ce n’est pas briser quelques vitres ou étaler du faux sang sur le trottoir qui est violent. Cela reste totalement dérisoire face à l’ampleur de la violence faite aux animaux.

Pendant longtemps, le mouvement végan a été tourné en dérision, maintenant il commence à faire peur ?

V. M. : On est passé de l’étiquette des bisounours à celle de terroristes, et je crois que c’est très sain. C’est une évolution classique. Les féministes ou les écologistes ont aussi été tournés en dérision. Puis, quand ce qu’on présente d’abord comme une lubie prend de l’ampleur, qu’elle menace effectivement de faire changer la société, la peur s’installe et les gens peuvent réagir de manière agressive. Mais c’est révélateur d’un changement de fond. C’est bon signe.

De la mode du véganisme à la lutte de l’antispécisme... le sujet a réussi à changer de registre ?

V. M. : En Suisse, il y a encore quelques années, on ne parlait presque jamais de l’antispécisme. Effectivement, depuis deux ou trois ans, en Suisse, il n’est plus question de la mode végane, on parle clairement de lutte. Dans les débats, on ne doit plus répondre aux sempiternelles questions : si le lion chasse la gazelle pourquoi on ne pourrait pas manger de la viande ? Et le cri de la carotte, qu’est-ce que vous en faites ?… Des questions récurrentes et totalement ignorantes. En revanche, en France, on doit encore expliquer la différence entre le mode de vie vegan qui s’ancre dans un rapport très consumériste, une manière de consommer différente, et l’antispécisme qui est clairement une lutte sociale et politique.

Les antispécistes dénoncent notre rapport au monde. Selon vous, l’homme ne peut pas revendiquer d’être tout en haut de la pyramide ?

V. M. : Les humains se sont autoproclamés comme étant des êtres supérieurs qui pouvaient établir des liens de domination avec tous les autres règnes. Cette représentation les a coupés de leur écosystème, et explique pour une grande part qu’ils se soient crus autorisés à mettre à sac notre planète. En occident, on passe notre temps à mettre les choses dans des cases, à créer des divisions, à scinder des sujets qui sont pourtant interdépendants.

Quand on parle de rapport de domination, cela rappelle des revendications féministes ou écologistes. Est-ce qu’on peut imaginer l’avènement d’une convergence des luttes ?

V. M. : Les antispécistes sont les porte-voix des animaux, nous sommes très peu nombreux à porter ce message, et nous voulons donc rester très loyaux vis-à-vis d’eux. Mais la situation des animaux est évidemment intimement liée aux problèmes environnementaux, à la question de la surproduction et de la surconsommation. Nous sommes arrivés à un tel degré d’urgence que, plutôt que de se diviser, on aurait beaucoup à gagner à se rassembler. Dans mes deux ouvrages, je parle de ces liens interdépendants entre la lutte animaliste, féministe, antiraciste, mais aussi écologiste. Toutes revendiquent un même idéal, et si elles portaient un message de justice plus assumé pour que les ressources de la Terre soient préservées non pas seulement pour les humains mais également pour tous les habitants de la Terre, on gagnerait en force. Il y aurait surtout davantage d’espoir.

Les actions de sabotage rendent sans doute plus visible votre cause, mais peut-on construire un modèle de société sur cette base ?

V. M. : Il ne faut pas se contenter des actions de sabotage. Dans le mouvement antispéciste, on doit diversifier nos méthodes de lutte car toutes les actions sont fondamentalement complémentaires. Il y a celles qui visent les consommateurs. On va proposer des conférences, des films, des livres, des vidéos… Le but est d’induire un changement de société par le bas, par ceux qui consomment. Et puis ensuite, il y a toutes les méthodes qui vont toucher les personnes qui sont dans la chaîne comme les bouchers, les paysans, les employés d’abattoirs. Je pense vraiment que toutes ces stratégies sont complémentaires. Je refuse le discours de la division qui condamne telle ou telle méthode. Chacune touche un public différent : la sensibilisation s’adresse à un public déjà un peu ouvert, tandis que les méthodes de sabotage vont mettre la pression sur les professionnels et faire bouger le monde politique.

Vous pensez que le changement peut aussi venir des professionnels ?

V. M. : Lors de la rédaction de mon premier ouvrage, Industrie laitière : une plaie ouverte à suturer ? j’ai rencontré un certain nombre de paysans pour comprendre comment ils se sentaient dans leur pratique du métier. La majorité reconnaît qu’enfant, il leur était insoutenable de voir leurs animaux partir à l’abattoir et qu’aujourd’hui encore cela n’est jamais un moment facile. Quand ils se sont lancés dans la pratique, on leur a expliqué que c’était comme ça, parce qu’il faut bien survivre, que c’est la tradition… On retrouve les mêmes arguments que ceux qui conditionnent les consommateurs pour se convaincre qu’il faut manger des animaux pour être en bonne santé, que c’est la seule solution… Il faut partir du principe qu’il existe des professionnels qui sont tout à fait prêts à changer parce que dans le fond ils sentent que ce qu’ils font n’est pas juste. Il y a d’ailleurs des exemples en France d’anciens bouchers ou d’anciens éleveurs qui sont devenus militants antispécistes.

Vous avez cofondé l’association Co&xister destinée aux professionnels des filières de la viande. Quelle est sa mission ?

V. M. : Il s’agit de tendre la main à des personnes financièrement dépendantes de la filière pour les aider dans leur réorientation. Il est très déstabilisant d’être le seul paysan ou le seul boucher de sa région à vouloir changer. S’il n’y a pas une main tendue, cela peut être difficile. C’est pourquoi il est important de rester ouvert au dialogue. Il faut laisser la place au changement en l’autre.

Votre dernier ouvrage s’intitule Désobéir avec amour. Pourquoi ce titre ?

V. M. : Je voulais montrer que la désobéissance civile est un acte très réfléchi. Les militants antispécistes revendiquent un idéal de justice : chaque être devrait pouvoir vivre librement. Pour moi l’amour correspond à cet amour inconditionnel pour l’autre en tant qu’être à part entière. C’est la particularité de la lutte antispéciste : on agit fondamentalement pour autrui. En tant que militante, je n’ai aucun intérêt personnel à ce que les animaux obtiennent des droits. Et selon moi, si on veut désobéir de manière intègre, il faut le faire avec amour, pas dans un besoin de reconnaissance, et encore moins par intérêt personnel.

Quel rapport entretenez-vous à l’humanité ? Vous n’avez pas envers elle de la colère ?

V. M. : Quand on prend conscience de l’ampleur du massacre, on est tellement choqué qu’on a tendance à mépriser les acteurs. Cette posture implique une telle colère et telle une frustration qu’elle peut nous détruire nous-même. On peut tomber en dépression et très mal vivre la lutte parce qu’on est constamment frustré. Je ne pense pas que cela soit judicieux. Il faut de l’indignation, c’est important, mais en restant dans cette posture on coupe toute forme de discussion. Je ne suis pas antihumaniste du tout. Je crois que certaines cultures anciennes parviennent à vivre de manière harmonieuse avec les autres règnes. C’est possible. En revanche, ce que je méprise, c’est à quel point le système capitaliste nous a ancré dans la primauté des intérêts économiques. Énormément de gens ont été conditionnés pour ne se reconnaître que là-dedans. Beaucoup expriment qu’ils vont toujours privilégier leur portefeuille face à la souffrance des autres. J’ai entendu récemment un débat chez Ardisson. Un chroniqueur prétendait qu’on ne pouvait mettre les animaux sur le même pied que l’humain sous prétexte que l’humain serait « le singe + Dieu ». Je ne crois pas cela. L’humain, c’est « le singe plus l’ego ». Seul l’humain est capable d’orchestrer des massacres malveillants dans son seul intérêt. S’il y a une chose contre laquelle je m’indigne, c’est celle-là.

PARCOURS VIRGINIA MARKUS

Née en 1990 à Genève, elle a été coordinatrice de mesures d'insertion socio-professionnelles auprès d'adolescents, jeunes adultes et familles en difficulté. Devenue végétarienne à 18 ans, puis végane six ans après, elle a peu à peu mis sa vocation militante au cœur de ses activités. Auteure de deux ouvrages, elle cofonde en 2018 l'association Co&xister. Elle entame la même année une formation en communication animale et soins chamaniques pour humain-e-s et animaux.

À LIRE

Virginia Markus, Industrie laitière : une plaie ouverte à suturer ?, L’âge de l’homme 2017

Virginia Markus, Désobéir avec amour, éditions Labor & FIdes, 2018

À VOIR

virginiamarkus.com

asso-coexister.ch


Cette interview est parue dans la revue 17 de L'ADN consacrée aux tendances 2019. Si vous vouliez vous procurer ce numéro, il suffit de cliquer ici.


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Commentaires
  • Et les menaces de mort contre les bouchers ou chasseurs ? Ce sont des biens matériels remplaçables ? Qui payent pour le remplacement d'une vitrine ? Allez vous interviewer d'autres terroristes ? Daesh c'est pour quand? Les médias pourraient ils arrêter de faire de la pub aux fascistes ?

    • Et les menaces de morts des bouchers et chasseurs ?
      Comparer des cailloux dans une vitrine - franchement, quelle ignominie - et des terroristes de Daesh, c'est quand même osé.
      Quant aux "fascistes", c'est pas franchement le cas non plus.

      Mais bon, les vegans ils sont vilains, ils cassent des vitrines, alors que les grosses entreprises qui tuent des millions d'animaux qui ont vécu dans des conditions misérables chaque jour pour fabriquer des bonne barquettes de plats tout prêt, eux, ils sont gentils, ils font ça par altruisme, par amour de son prochain. Pas du tout pour s'engraisser de fric en vous pourrissant l'estomac avec des dizaines de suppléments et médicaments, non non.
      On reparle des viandes avariées et compagnie aussi ? De l'état des animaux dans les élevages ? Des poussins broyés ?

      Avant de parler de fascistes, renseignez-vous...

  • A quel moment je vous vois militer contre la boucherie hallal ou le kebab en bas de chez moi, dans une cité du 93 ??? Histoire de voir à quelle vitesse la vie réelle vous rattrape 😂😂😂 vous comprenez maintenant pourquoi le monde ne sera jamais vegan...

  • Quelle mesure dans les commentaires... Assimilation d'un bris de glace avec du terrorisme, menace de brûler le domicile d'autrui... La violence est bien du coté de ceux qui ne pensent qu'à leur propre plaisir gustatif.

    • Alors vous cautionnez, comme cette personne interviewée, des actes de vandalisme en réponse ? Vous trouvez ça normal de détériorer les biens des autres ? Personnellement, si je comprends le combat mené par les végans par rapport aux animaux, je suis outrée qu'on puisse trouver ça "normal" d'aller casser les biens des autres en réponse (vont-ils plus loin que le bout de leur nez ? Pourquoi tel boucher et pas un autre ?) ça dessert la cause plus qu'autre chose. Cette personne, Virginia Markus, devrait être poursuivie pour incitation à la violence. Et je continuerais de soutenir mon boucher rien que pour ça.

  • Ayant perdu une connaissance qui elle a été victime de terrorisme (du vrai) je suis affligé de voir les gens assimiler de la délinquance de bas étage et des meurtres :/ et je suis aussi affligé de voir des gens en être fiers. Autant pour le sens de la mesure et des réalités.

  • La catastrophe écologique, c'est si on ne produit plus de viande.
    1- Il faut moins de terres pour produire de la viande qu'il n'en faudrait pour produire des légumes ou autres en quantités suffisantes pour compenser.
    2- Les terres utilisées pour les troupeaux ne sont pas des terres cultivables pour une grande partie d'entre elles.

    Les vegans sont sectaires, ils menacent de mort leurs "adeptes" qui changent d'avis et reviennent à la viande une fois qu'ils ont réalisé tous les problèmes de santé que ça leur pose.
    Les vegans sont violents, veulent la mort de leurs congénères qui n'ont pas les mêmes opinions qu'eux, et parlent d'anti-specisme quant eux-mêmes mettent les animaux au-dessus des hommes.
    On est bien la seule espèce qui se préoccupe de savoir ce que ressent la bête qu'elle va manger...

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