J’ai testé pour vous : me glisser dans la peau d’un.e autre

Matthieu Maurer

Garçon ? Fille ? Gender Fluid ? La Gen Z se sert du maquillage pour brouiller les frontières du genre. Après deux heures passées sous les pinceaux d’un influenceur make-up, notre journaliste s’est glissé dans la peau d’une autre…

Nous avions rendez-vous au journal. Et quand il est arrivé, j’ai trouvé qu’il n’y avait que sa voix pour révéler son sexe biologique. Et encore. Perché sur d’immenses talons, coiffé d’une longue perruque noire, en rappel de la couleur de son corset, il avait les yeux maquillés de vert et portait des faux-cils. Avec ma boucle d’oreille, je m’étais toujours estimé un peu rebelle. C’était clair en le voyant : j’étais en fait assez banal. Alors, je me suis rassuré : il avait beau avoir une longiligne et fascinante silhouette, Hasni semblait presque timide, disons que ça équilibre.

Make-up boy tout droit venu de Rouen, Hasni est là pour me maquiller en femme, en tout cas selon l’idée que certains s’en font. Je peux lui faire confiance. Car, sur TikTok, Hasni partage avec sa communauté de 240 000 followers ses looks déjantés qui naviguent sur les frontières du genre.

Hasni m’avait prévenu : cela prendra deux heures, au minimum, de me maquiller. Il a déballé son impressionnante collection de pinceaux, ses petits pots de fond de teint, ses poudres et ses paillettes. Et c’est là qu’il m’a posé la question : est-ce que cela m’arrive de me maquiller ? Gêné, je lui ai répondu la vérité crue. Ma seule expérience make-up remonte à mon adolescence, quand je tentais maladroitement de cacher mon acné avec des sticks achetés en pharmacie.

Quelques poils en moins, quelques couches en plus

Ses grands yeux scrutent ma peau. Et là, catastrophe. Moi qui pensais me raser correctement la barbe depuis que je suis en âge de le faire, pour Hasni, c’est un grand non. Mes poils, trop longs, seront impossibles à cacher sous le maquillage. Je suis invité à repasser le rasoir, « dans les deux sens », précise-t-il. Après quelques coupures, je pense que nous sommes prêts. Je l’espérais. Mais après ceux de ma barbe, ce sont les poils de mon torse qu’Hasni juge trop visibles. « Ça va repousser vite », m’assure-t-il, alors que je commence à trouver que cette petite expérience m’en demande beaucoup. Je m'exécute pourtant et passe un coup de tondeuse.

Pour accentuer l’effet de surprise, nous décidons de cacher le miroir pour que je ne découvre qu’à la toute fin le résultat final. « J’ai de plus en plus le sentiment de participer à une émission relooking sur M6 », lui-dis-je. Pas de réaction, je crains qu’il n’ait pas la référence. J’avais bien noté que j’étais de quelques années plus âgé qu’Hasni. Maintenant, je sais que je suis vieux. Malgré cela, je me sens de plus en plus à l’aise. Notre échange est hypersimple. C’est un après-midi maquillage entre amis, quoi de plus normal...

Base orange, fond de teint, anticerne, bronzer cream, poudre, « il va y avoir beaucoup d’étapes », poursuit Hasni. Comme nous avons le temps de papoter, je lui demande quelles sont ses influences, qui sont ses modèles. J’ai en tête le chanteur Bilal Hassani, connu pour ses innombrables perruques, et sa bande de copains qui se maquillent dans leurs vidéos. Lui me parle d’une certaine Marion Caméléon sur YouTube et de la rappeuse américaine Doja Cat, toutes les deux très amatrices de paillettes. Inutile de préciser que je n’en ai jamais entendu parler.

« Peut-être que j'aurai envie de changer plus tard, mais pour l'instant je me sens bien en garçon »

Hasni me raconte qu’il a appris à se maquiller en regardant des vidéos sur Internet. Mais, contrairement à une drag-queen, ses looks ultraféminisés ne sont pas des personnages. Son maquillage est comme une prolongation de lui-même. Le terme gender fluid ne lui convient pas non plus. Hasni est un garçon qui aime se maquiller, point barre. « Peut-être que j’aurai envie de changer plus tard, mais pour l’instant je me sens bien en garçon », précise-t-il. Conscient de semer le trouble, il n’a aucun problème avec le fait d’être pris pour une femme transgenre. Mais toutes les vidéos de maquillage qui commencent par « Salut les filles » le rendent fou. Pourquoi la passion du maquillage serait-elle réservée aux femmes ? Pareil pour le maquillage genré. « Chanel a sorti du make-up pour homme, c’est débile, on a la même peau ! », tranche-t-il. Et, question marque, il s’y connaît : « Ma chambre, c’est un Sephora », me lance-t-il.

Je sens sur mon visage les couches qui s’accumulent, mais je redoute l’application du crayon noir sur mes yeux. « Tu vas pleurer », m’a-t-il prévenu. Heureusement, cette étape passe à la trappe, et nous arrivons au fameux « contouring » qui va modifier l’aspect de mon visage. « On va affiner le nez, creuser les joues et redessiner la mâchoire », annonce-t-il. Je comprends pourquoi les Kardashian sont fans de la technique, le contouring, c’est moins cher que le Botox, et vraiment efficace !

Touche finale : les faux-cils. Mes paupières sont lourdes, et ce n’est pas qu’une image. J’ai l’impression que l’on me colle un morceau de moquette sur chaque œil. Une dernière couche de mascara, puis Hasni m’applique une poudre brillante sur le haut du torse. Nous sommes prêts pour le lever de rideau…

Je suis tellement glam'

Quand je découvre mon visage, je suis sous le choc. Est-ce bien moi, cette créature à la crinière rose manga, aux pommettes argentées et aux lèvres ultrapulpeuses ? La voix qui sort de ce corps semble être un mauvais doublage. « Ça te va hyperbien », m’assure Hasni, qui m’apprend à poser devant l’objectif. J’ai vraiment l’air d’une adolescente complexée.

Alors que je m’essaie à quelques poses glamour, mes collègues s’invitent dans le studio. « T’es belle ! », s’exclame l’un d’eux. « Il va falloir que tu te trouves un nom de scène, ma jolie », me recommande une autre. Je regarde Hasni, et mon œil maquillé est clairement embarrassé. Seul le jeune stagiaire n’a pas l’air plus troublé que ça de me découvrir emperruqué de rose. Moi, je me sens de plus en plus à l’aise avec ce nouveau visage. Je dois le reconnaître, les autres ont raison, cela me va plutôt bien !

Pour parfaire l’expérience, on m’invite à sortir dans la rue « pour voir la réaction des gens ». L’idée ne m’enchante pas. Je passe la porte du bureau, fais quelques pas, quand je me rends compte que j’ai oublié mon masque. J’en conclus que le visage à moitié caché, l’expérience perdrait tout son intérêt. Je crois que je ne suis pas prêt. Je prends un coton. Doucement, j’efface cet autre moi. Et je remets une boucle à mon oreille.


Cet article est paru dans le n°24 de la revue de L'ADN, dédiée à la génération Z. Pour vous en procurer un exemplaire, c'est par ici !


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