Réseaux sociaux, « terrorisme », manque de structure : que disent les #Balance de notre rapport au pouvoir ?

Alexandre Kouchner

#BalanceTonPorc, #BalanceTonAgency, #BalanceTonBoss... les mouvements dénonçant harcèlement, injustices et abus de pouvoir n'ont jamais été aussi nombreux sur les réseaux. L'ADN Le Shift recevait la personne derrière #BalanceTonAgency, l’avocate Marie Burguburu et la sociologue Daniele Linhart dans une émission consacrée au sujet.

Depuis qu’on a commencé à balancer les porcs dans le sillage de #Metoo, ça balance dans tous les secteurs : les agences de communication, les start-up, les écoles d’architecture, d’art, de cuisine, Sciences Po…Ces mouvements nés sur les réseaux sociaux sont souvent lancés de manière anonyme et questionnent nos structures de pouvoir mais aussi nos acceptations de l’égalité et de la justice. LADN Le Shift vous propose une émission de dialogue pour sortir du seul clash et tenter de réparer nos liens. 

#Balancetonagency : « Les réseaux sociaux sont notre seul terrain d’expression »

Créé pour partager l’expérience de harcèlement moral qu’a vécu sa fondatrice dans une agence de communication, le compte instragram #Balancetonagency a vite vu affluer les témoignages : harcèlement moral, sexuel, agressions psychologiques, physiques, sexuelles…

Elle a décidé de rester anonyme pour se protéger et pour permettre à tous ceux qui lisent les témoignages de s’identifier aux situations décrites. Les personnes mises en cause sont identifiées par leurs initiales mais les agences sont nommées car « les agressions et le harcèlement qu'elles font subir aux employés ne doivent pas rester dans l'ombre. »

Selon sa créatrice, les réseaux sociaux sont le seul canal possible. Mais elle ne pense pas se contenter de rester une « balance ». Consciente du manque de soutien et d’information, « pourquoi ne pas se transformer en une association avec des professionnels, des psychologues, des avocates » pour accompagner et protéger ?

Me Marie Burguburu : « Ce sont des méthodes de terroristes »

Avocate au barreau de Paris, Marie Burguburu a notamment défendu Eric Brion, premier homme à avoir été mis en cause par #Balancetonporc. La libération de la parole lui semble évidemment positive. Elle considère néanmoins que la multiplication des opérations sur les réseaux sociaux crée « un mouvement de délation généralisée ». Face à l’anonymat de celui qui l’accuse, « la personne jetée en pâture à l'opinion publique ne peut absolument pas répondre. Ces tweets sont quelques mots qui ne disent rien, si ce n'est l'injonction de croire à la culpabilité de la personne qui est dénoncée. » Ces mouvements « libèrent surtout d'apporter la preuve, d'avoir un débat contradictoire et de pouvoir s'expliquer. […] A partir du moment où il y a juste une accusation sans laisser à l'autre la liberté de pouvoir s'exprimer, c'est une méthode terroriste. »

L’avocate invite donc à retrouver le cadre de la justice pour respecter les droits de toutes les personnes concernées et ne pas détruire notre État de droit. Dans le cadre d'un procès équitable, « le débat contradictoire, l’échange de preuves et d'arguments, peuvent aboutir à une forme de dialogue et à des solutions pour comprendre et faire en sorte que les choses changent. »

Danièle Linhart : « Sollicités dans une sorte de narcissisme où ils doivent démontrer qu'ils sont les meilleurs, les salariés ne sont pas poussés vers des comportements collectifs »

Sociologue au CNRS et spécialiste des questions de travail et de management, Danièle Linhart pointe l’effacement des structures collectives permettant aux salariés de se défendre. Si les témoignages se font sur les réseaux sociaux c’est qu’il n’y a plus de canaux de communication au sein des entreprises qui sont devenues des « déserts sociaux où les salariés sont dans une épreuve solitaire, doivent en permanence faire leurs preuves et atteindre des objectifs individuels. » Les syndicats n’ont d’ailleurs pas vocation d’être le reflet des problématiques individuelles.

Pour réparer les liens dans le cadre professionnel, il faudrait donc retrouver la dimension fondamentalement sociale du travail « piétinée par la modernisation managériale » et remettre en question le lien de subordination, « un verrou terrible qui relève de l'archaïsme » qui empêche l’expression de l’intelligence collective et la résolution des conflits par le dialogue. La sociologue rappelle ainsi que « les entreprises n'appartiennent pas au patronat ou aux directions. Elles représentent une collectivité où sont parties prenantes les salariés de base, un encadrement intermédiaire de proximité et un encadrement supérieur, voire des actionnaires. »


L’ADN Le Shift est le collectif du magazine L’ADN, son prolongement humain. Il regroupe toutes celles et tous ceux qui veulent se plonger dans les thèmes et tendances décryptées par le magazine. Il propose un journalisme hors-les-murs, une conversation permanente afin de mieux capter l’esprit du temps et les reflets de demain.

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