matthieu lehanneur

Mathieu Lehanneur le designer qui efface l'objet

Le 26 sept. 2016

Beaucoups présentent Mathieu Lehanneur comme faisant partie des meilleurs designers au monde. C'est pas faux... Interview.

Quelles sont vos influences personnelles ? Et professionnelles ?

Mathieu Lehanneur : Je m’intéresse à notre noyau principal : notre cerveau. Notre cerveau est l’organe de notre corps le moins connu et pourtant nous en connaissons tous l’importance. Les recherches sur le sujet n’ont jamais été aussi grandes qu’aujourd’hui. C’est une porte fascinante de la connaissance de l’être humain qui est en train de s’ouvrir. Je ne suis ni scientifique ni neurologue, mais c’est une inspiration énorme pour un designer comme moi qui s’intéresse plus à l’humain qu’à l’objet !

Vous parlez de la science comme de votre principale source d’inspiration. D’où vous vient cette fascination et comment cela se traduit-il dans vos réalisations ?

M. L. : Je n’ai suivi aucune formation scientifique et j’étais, avouons-le, un écolier plutôt médiocre dans ces disciplines. C’est en commençant à étudier le design que j’ai pris conscience que, bien avant les questions de formes, de matériaux ou même de fonctions, se posait à mes yeux une question primordiale : qui est l’être humain ? Comment fonctionne-t-il ? Comment pense-t-il ? Comment perçoit-il ? Comment aime-t-il ?… Seules les sciences – dures ou molles – peuvent répondre à ces questions. La science admet la complexité et des formes d’incohérences. Un objet ou un lieu ne peuvent être conçus habilement si l’on ignore les mécanismes mêmes de celui qui les utilisera. J’ai travaillé et travaille toujours sur des sujets directement liés à la science comme le design de médicaments mais aussi dans des domaines plus éloignés mais dans lesquels la science a également son rôle à jouer. Pour l’Hôtel du Marc, par exemple, j’ai conçu un lit qui utilise les effets physiologiques de la lumière et du son pour vous faire entrer plus rapidement et plus profondément dans le sommeil…

Vous avez récemment été nommé Chief Designer de Huawei : la marque a inauguré son centre de design à Paris. Quelle est la vocation du lieu ? Pourquoi avoir choisi Paris ?

M. L. : Huawei est un des géants de la téléphonie et des télécommunications. Le groupe compte 180 000 employés et probablement plus de la moitié d’entre eux sont des ingénieurs. Historiquement et toujours aujourd’hui le siège et les équipes de développement sont en Chine. Le fondateur de Huawei a souhaité mettre la direction artistique loin des contraintes opérationnelles, pour mieux nous en préserver et les remettre en question si nécessaire. Ma mission est de nourrir créativement les équipes de design, de communication et de développement.

Pour vous, quelles sont les innovations majeures rencontrées par le design ces dernières années ?

M. L. : J’ai été sauvé par un airbag il y a quelques années. En un centième de seconde, l’airbag est devenu pour moi le meilleur objet de design jamais conçu. Invisible, il se fait totalement oublier, il est fait principalement d’air, il sait avant vous que vous avez besoin de lui et vous sauve la vie sans rien demander en retour.

 

Et quelles sont celles qui vont révolutionner le design dans les années à venir ? Le travail des matières, notamment, semble toujours plus riche d’exploration…

M. L. : La matière est effectivement un des enjeux importants et en particulier pour travailler à sa disparition… Nous avons tous pris conscience qu’un septième continent fait de particules de déchets plastique et vaste comme un tiers des États-Unis, flotte dans l’océan Pacifique. Nous avons tous pris conscience (enfin j’espère) que les designers jouaient un rôle majeur dans cette triste découverte. À trop vouloir créer du désir, nous avons créé beaucoup de déceptions. Un continent entier de particules de déceptions… Il faut continuer de créer mais je garde toujours à l’esprit aujourd’hui que chaque nouvelle production doit être véritablement légitime.


Ce texte est paru dans le n° 8 de la revue de L’ADN – Mathieu Lehanneur fait partie de nos 42 superhéros de l’innovation. Commandez votre exemplaire ici.


Dans une économie collaborative, comment le design peut-il s’approprier les tendances des makers, de l’upcycling, du partage (versus la possession) ?

M. L. : La mutation principale à laquelle nous assistons est l’opportunité aujourd’hui de pouvoir interagir et communiquer directement avec l’utilisateur final. La marque pour laquelle nous travaillons n’est plus une interface obligée.

Que pensez-vous de la place de la France dans l’univers du design ?

M. L. : La grande chance que nous avons c’est qu’il n’existe pas de design « français » dans le sens où il n’est pas reconnaissable en tant que tel. Sans en connaître l’auteur, il est assez aisé d’identifier un design scandinave ou japonais. Comme si chaque designer scandinave ou japonais apposait une couche de culture locale – pour ne pas dire de folklore – sur sa production. En France, les designers ont pris la liberté de styles et d’approches sur leurs travaux. Les lignes de force du design français sont ailleurs. Peut-être dans cette façon de remettre en cause la pertinence de la question ou du brief avant de songer à y répondre…


Ce texte est paru dans le n° 8 de la revue de L’ADN – Mathieu Lehanneur fait partie de nos 42 superhéros de l’innovation. Commandez votre exemplaire ici.


 

Parcours de Mathieu Lehanneur

À 39 ans, il est l’un des rares designers de sa génération à embrasser autant de champs différents. Il innove avec des objets et des architectures qui brassent design, science, art et technologie pour le mieux-être de ses utilisateurs. L’air, l’eau, le son et la lumière sont ses matériaux favoris. Son projet de diplôme à l’ENSCI, un travail sur l’ergonomie des médicaments, intègre ainsi immédiatement la collection permanente du MoMA. En 2008, il obtient le prix Best Invention Award, pour un système domestique de filtration de l’air par les plantes qui fait le tour du monde (également dans la collection du MoMa).

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