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un plongeur sculpte sous l'eau
© Jason DeCaires Taylor

Cet artiste crée des musées sous-marins pour préserver la biodiversité

Le 19 févr. 2020

À la fois sculpteur, plongeur et photographe, Jason DeCaires Taylor écume les océans depuis 20 ans. Coraux, algues, coquillages... il y immerge ses sculptures et laisse le monde sous-marin continuer le travail. Un geste artistique qui redonne le pouvoir à la nature et place notre civilisation dans une position d'humilité. Entretien.

D’où vous vient cette relation si particulière aux océans ?

Jason deCaires Taylor : C’est probablement très jeune que ma connexion aux océans s’est développée. Ma mère vient des Antilles et j’ai passé une bonne partie de ma vie dans les Caraïbes. Tous les week-ends, nous allions voir les récifs de corail pour nager et plonger. J’ai eu la chance de pouvoir contempler une vie marine incroyable, qui, depuis, a perdu de sa superbe.

Pourquoi avoir choisi d'immerger des sculptures sous l'eau ?

J. d.C. T. : Cela remonte à l’université. Tous mes travaux exploraient la manière dont les sculptures changent à mesure que leur environnement évolue. Je travaillais beaucoup en extérieur, dans de grands espaces, près des littoraux, des forêts. Je souhaitais déjà explorer les fonds marins, mais j’avais à peine 21 ans, je ne savais pas bien plonger et je n’avais aucune ressource financière. Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai pu finalement explorer l’idée.

des sculptures de visages immergées dans l'eau

© Anchors, Mexique, Jason DeCaires Taylor

Vous avez créé votre première sculpture, The Lost Correspondant, en 2005. On y voit un homme assis, tapant sur une machine à écrire. Quel message nous adressait-elle ?

J. d.C. T. : J’avais conscience que notre monde était en train de changer. Tout s’accélérait, en particulier la mondialisation et les télécommunications. The Lost Correspondant parle de ces bouleversements et de la difficulté que nous avons à nous y adapter. J’avais surtout envie de jouer avec cette idée du temps qui passe. Sous l’eau, le temps évolue différemment, ces sculptures colonisées par d’autres êtres vivants nous le montrent. Souvent, les gens ont l’impression que mes créations sont là depuis des milliers d’années, qu’elles sont des vestiges archéologiques, même quand elles ne sont là que depuis quelques semaines.

Corail, éponges, algues, crustacés… comment vous assurez-vous que vos sculptures vont attirer la vie ?

J. d.C. T. : Il est difficile de prédire la façon dont les œuvres vont évoluer. On n’aura évidemment pas le même résultat dans l’océan Atlantique, le Pacifique, la Méditerranée ou les Caraïbes. C’est pour cette raison qu’il est tellement important de travailler avec des biologistes marins locaux. Il n’existe que 2 à 3 % de fonds marins réellement stables, c’est-à-dire soutenus par des rochers ou une structure permanente. Or, la vie a besoin de cette stabilité pour se développer. En créant des récifs artificiels, on crée un environnement stable qui permet à certaines espèces de s’y réfugier pour échapper aux prédateurs. Certains animaux, le corail ou les éponges par exemple, ont besoin de textures différentes pour s’ancrer correctement. Ils sont constitués de polypes qui dérivent dans l’océan et s’accrochent pour se développer et se reproduire. D’autres facteurs contextuels entrent aussi en jeu, comme la façon dont les sculptures sont positionnées, la quantité de lumière qu’elles reçoivent, la proximité d’un courant chargé en nutriments ou encore la profondeur à laquelle elles se trouvent. Pour les coraux, il faut aussi prendre en compte la libération annuelle d’œufs et de sperme. Ce moment est clé pour positionner les sculptures puisque les larves flottent dans l’eau et cherchent à s’accrocher.

sculpture immergée sous l'eau avec étoile de mer

© The Silent Evolution, Mexique, Jason DeCaires Taylor

Quel est leur impact sur la faune et la flore ?

J. d.C. T. : Quand vous travaillez dans la mer, vous avez besoin de recourir à des matériaux qui peuvent durer des centaines d’années. Le ciment a cette particularité, mais ce n’est pas un matériau écologique. Nous veillons cependant à ce qu’il n’y ait pas de composants toxiques à l’intérieur. Son pH est neutre et ses propriétés proches de celles de roches naturelles. Ce n’est pas la recette parfaite, ne serait-ce qu’en raison de l’empreinte carbone du ciment. Je travaille avec une équipe de biologistes marins et de scientifiques spécialisés en matériaux. Nous expérimentons des formules qui capturent le carbone et qui pourraient nous servir d’alternatives.

Quelles œuvres vous impressionnent le plus en matière de métamorphose ?

J. d.C. T. : Je suis toujours surpris ! J’ai beaucoup aimé travailler à Oslo en Norvège. L’eau y est très froide, très polluée. On ne pense pas spontanément à la vie marine incroyable qui se trouve encore dans ces eaux. Six mois après avoir installé mes statues, elles étaient couvertes de milliers d’huîtres, de moules et d’éponges de mer. J’ai reçu une photo la semaine dernière, et il y avait même un phoque assis sur l’une des sculptures.

un plongeur immerge une sculpture sous l'eau

© Installation de Disconnected, Lanzarote, Espagne, Jason DeCaires Taylor

Vous replongez souvent pour voir comment elles évoluent ?

J. d.C. T. : Eh bien… avec le temps, cela devient de plus en plus difficile pour moi, je vieillis et la pression physique est plus dure à gérer. J’ai désormais une famille et presque un millier de statues dispersées à travers le monde. Heureusement, les touristes postent beaucoup de photos sur les réseaux sociaux, ce qui me permet de suivre l’évolution de mes travaux. Mais, pour moi, être sous l’eau reste fantastique. C’est comme une expérience méditative, une déconnexion. La mer est un endroit sacré.

Est-ce que vos travaux pourraient être utilisés à grande échelle pour restaurer les fonds marins ?

J. d.C. T. : J’adorerais, mais malheureusement je ne crois pas ! En tout cas, ils ne peuvent rien face aux « grandes » menaces qui pèsent sur les océans comme l’acidification, la pollution, la surpêche ou le réchauffement climatique. Ce sont eux les vrais enjeux qu’il faut gérer. À quoi bon recréer des habitats sous-marins si la qualité de l’eau s’appauvrit et qu’il n’y a plus d’animaux ?

sculpture rouge immergée sous l'eau

© The Silent Evolution (détail), Mexico, Jason DeCaires Taylor

Vous avez encouragé l'île de Grenade à protéger une partie de sa biodiversité. D’autres pays ont-ils pris des mesures environnementales concrètes après votre passage ?

J. d.C. T. : En Espagne, il y a désormais des rangers des mers sur mon installation. Ils sont là de façon permanente et gèrent l’accès au musée. La zone est protégée comme un parc naturel. Aux Bahamas, mes sculptures ont permis de découvrir une fuite qui provenait de la centrale électrique d’une raffinerie voisine. Elle polluait l’océan depuis de nombreuses années, mais ce n’est qu’en découvrant les statues couvertes de pétrole que la catastrophe a été médiatisée. Le gouvernement a depuis tout nettoyé et mis en place des mesures de contrôle.

Les touristes sont-ils autorisés à plonger pour explorer vos œuvres ?

J. d.C. T. : Certaines zones sont accessibles gratuitement, d’autres sont devenues des parcs marins payants, ce qui permet de rémunérer des organismes de contrôle locaux. Mais dans l’ensemble, tout est très accessible. Le tarif des entrées est de l’ordre de 3 ou 4 dollars, tout au plus. À Cancún, un demi-million de personnes viennent chaque année. Pour protéger les coraux, ils ont commencé à fermer des parcs naturels, mais cela a inquiété les acteurs du tourisme. L’idée des musées marins est née de cette manière, comme une alternative à ces récifs mis en danger par le tourisme.

sculpture immergée sous l'eau

© Vicissitudes (détail), La Grenade, Jason DeCaires Taylor

Vous dites que nous devrions vénérer les océans au même titre que La Joconde ou la Sagrada Familia...

J. d.C. T. : Je pense que nous avons besoin d’une profonde transformation culturelle, de changer la façon dont nous percevons le monde naturel. Notre principale urgence selon moi est de changer notre rapport au vivant, à ce que nous avons fini par appeler – à tort – « les ressources naturelles ». Nous devons repenser tout le système et notamment notre façon de partager. J’ai le sentiment que cette transformation est en train de se produire, je suis plutôt confiant. Les gens se réveillent et prennent conscience que ça ne peut plus continuer ainsi.

Si votre travail est toujours visible dans cent ans, qu’aimeriez-vous que nos descendants en comprennent ?

J. d.C. T. : Sur le plan environnemental, je pense que j’aimerais qu’ils comprennent que nous savions ce qui se jouait, que nous savions ce que nous faisions, que ce n’était pas un accident.

Découvrir l'artiste


Cet article est paru dans la revue 21 de L'ADN consacrée au vivant. Pour vous procurer ce numéro, c'est ici.

Margaux Dussert - Le 19 févr. 2020
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