Entre croissance et surenchère verte : comment nous sommes devenus des pros du greenwashing

Une tapisserie florale aux pigments vénéneux, des végétaux cyborgs, un artiste qui hacke son corps pour devenir plante… À Bourges, l’exposition Ou\/ert tente de changer notre regard sur le monde végétal : « plus vert que vert », mais aussi plus biaisé que jamais.

Plantes d’intérieur en plastique, stades de foot au gazon fluorescent, logos d’entreprises biochimiques aux motifs floraux… D’où nous vient cet héritage d’une nature aussi fantasmée qu'artificielle ? C’est l’une des questions posées par l’exposition Ou\/ert, présentée au Centre d’art Transpalette de Bourges jusqu'en janvier 2019. 

La grande mascarade du vert

Pour comprendre cette nature singée, il faut remonter au XIXème siècle, apprend-on, période à laquelle l’industrialisation massive de nos sociétés coïncide avec l’arrivée de la nature en ville. À l’époque victorienne aussi, lorsque jardins et espaces verts sont particulièrement prisés, où les intérieurs bourgeois britanniques se parent de plantes exotiques sous cloche et de tapisseries aux motifs floraux imitant la nature. La couleur verte devient une véritable tendance, un ersatz de ce qu’il nous reste du monde végétal. Couleur préférée de Napoléon, elle l’aurait même conduit à sa perte. Selon certaines théories, l’empereur aurait été empoisonné par l’arsenic contenu dans la peinture verte des tapisseries et dans les pigments de ses vêtements.

Adam Brown - Shadows from the Walls of Death (2019)

La morale de cette histoire ? « En cherchant à posséder la nature, on se tuait », interprète Aniara Rodado, artiste co-commissaire de l’exposition. Une anecdote que l’artiste Adam Brown reprend à son compte avec l’installation « Shadows from the Walls of Death ». Ayant recréé ce pigment mortel, il l’appose sur un papier peint à l’esthétique pastorale, métaphore de nos rapports factices à la nature.

Biohackers, créateurs numériques et nouveaux médias, chercheurs… tout un panel d’artistes transdisciplinaires tente ici de modifier notre vision « greenwashée » et anthropocentrée du monde végétal, à coups de tranches d’Histoire et d’installations expérimentales. Plus loin, un cabinet de curiosités « façon XIXème » expose des plantes carnivores d’une blancheur immaculée. L’artiste française Karine Bonneval les a fabriquées à partir d’huile de palme, une substance elle-même « mangeuse » de terres et de forêts et responsable de la déforestation de plusieurs régions du globe.

Karine Bonneval - Palmatomania (2019)

Plus contemporaine, la vision de l’artiste Eva-Maria Lopez évoque l’introduction artificielle de la nature dans nos vies avec des photos de salons, inondés par la lumière verdâtre d’écrans TV retransmettant des matchs de football.

Instrument de greenwashing

I Never Promised You a Green Garden - Eva-Maria Lopez (2019)

« Avec le temps, le vert est devenu un instrument de greenwashing », poursuit Aniara Rodado au fil de la visite. On le sait, la couleur et les symboliques naturelles qui lui sont associées servent souvent de cache-misère aux logiques ultra-productivistes des entreprises, à commencer par celles de l’agrochimie. « Growth for a Better World » (« La croissance pour un monde meilleur »), assure le logo en épi de blé de Monsanto, « Bringing plant potential to life » (« Donner vie au potentiel des plantes ») nous promet la jolie feuille de Syngenta… Avec ces métaphores vertes, Eva-Maria Lopez crée des mandalas dont l’aspect innocent calfeutre le véritable impact de ces sociétés (herbicides, pesticides…) sur la planète.

Špela Petrič - Skotopoiesis (2019)

Plus positif, l’un des objectifs de l’exposition consiste à rééquilibrer ce rapport de forces en proposant de remettre nos pendules à l’heure du vivant (à défaut de la croissance). Une idée que l’artiste slovène Špela Petrič explore à sa manière dans sa performance « Skotopoiesis ». Elle y demeure immobile, pendant plus de 20 heures, devant un plant de cresson en germination… de quoi nous redonner une idée du temps long ?


Exposition Ou\/ert - jusqu'au 18 janvier 2019 au centre Transpalette de Bourges.

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