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Une jeune fille entouré par la foule regarde une caméra
© praetorianphoto via gettyimage

Affaire de « la ligue du LOL » : retour sur un emballement médiatique inédit

Le 12 févr. 2020

En février 2019 le scandale dit de « la ligue du LOL », éclatait sur Twitter et déclenchait la panique au sein des rédactions concernées. Retour sur un emballement médiatique.

Journaliste star sur les réseaux, Vincent Glad ne se doutait pas que son interview donnée au site Le vent se lève à propos de son travail sur les Facebook des Gilets Jaunes allait déclencher une tempête. 

En effet, le 4 février 2019, le journaliste Thomas Messias lance sur Twitter une pique plutôt vague envers un « journaliste modèle » qui est montré en exemple après « s’être amusé au sein de meutes de harceleurs de féministes ». Immédiatement repris et commenté, ce message (effacé depuis) fait ressortir une rancœur tenace qui couvait depuis longtemps sur les réseaux. La cocotte-minute continue de siffler pendant quatre jours, jusqu’à la sortie, le 8 février 2019, d’un article de CheckNews intitulé « La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux ? ».

La chasse à l’homme commence

Après la parution de l’article, la colère s’empare de Twitter pendant tout un weekend. Plusieurs victimes de clashs, de moqueries ou de véritables harcèlements racontent leurs histoires sous forme de threads que les médias vont rapidement relayer. Le groupe Facebook de La ligue du LOL est vu comme un boys’ club sexiste au sein duquel certains membres journalistes se sont cooptés pour des CDD ou des CDI tandis que les victimes n’ont pas eu « les mêmes opportunités de carrière ». 

Choqués par cette découverte, de nombreux twittos craignent que la parole des victimes soit diminuée ou que les responsables de ces harcèlements passent entre les mailles du filet. Très rapidement une liste de coupables présumés est dressée sur le site Pastebin (une application qui permet à plusieurs utilisateurs d’écrire sur un document commun). Cette dernière sera brièvement diffusée par le compte @Lereilly qui effacera son tweet par la suite. Interrogé sur cet épisode, il indique que la liste avait été vérifiée par deux membres du groupe de La Ligue du LOL qui ne se sont pas opposés à sa publication. « Suite à la diffusion, il y a eu retraits (surtout de noms de femmes) et ajouts sur cette liste, mais je n'en suis pas à l'origine et je n'ai pas contrôlé ça », nous indique l’internaute qui précise qu’il a demandé le retrait d’au moins un nom féminin, retrait qui lui a été refusé par l’administrateur (anonyme) de la liste.

Largement partagée sur Twitter et Facebook, la liste est aussi diffusée dans des articles de Mediapart, France Info (un membre de la ligue demandera leur retrait), Le Temps et l'Incorrect. L’AFP va quant à elle citer le nom d’un protagoniste qui n'apparaît pourtant dans aucun témoignage. 

Premiers papiers, premières confusions

Le week-end est passé et les réactions sur Twitter ont été nombreuses. D’après la plateforme de veille des réseaux sociaux Visibrain, plus de 17 200 tweets sont échangés avec le hashtag #LigueDuLol durant cette période (en quelques semaines, le hashtag cumulera 202 700 tweets, soit un peu moins que #balanceTonPorc avec plus de 250 000 tweets). Conscients que la polémique bat son plein, les médias se mettent sur l’affaire dans l’urgence au risque de laisser les précautions au placard. Réalisés pendant le week-end, la plupart des articles font un résumé de l’affaire en mettant en avant les témoignages mais aussi plusieurs tweets orduriers écrit aux débuts des années 2010.

Cet exercice, plutôt facile à réaliser reste risqué. Le contexte joue : d’après les protagonistes de cette histoire que nous avons interrogés (victimes ou membres de la ligue du LOL), Twitter était considéré à l’époque comme une sorte de chat public où les utilisateurs usaient de blagues potaches voire carrément sexistes pour se défouler. En ce sens, la période 2009/2013, regorge de contenus que l’on considère comme choquants aujourd’hui. Autre problème et non des moindres, les fonctionnalités de Twitter au moment des faits n’ont rien à voir avec celles d’aujourd’hui. Jusqu’en 2013 il était possible de faire de faux retweets, afin de faire dire n’importe quoi à un twittos en particulier. Cette faille est majoritairement méconnue des journalistes qui enquêtent sur la ligue du LOL et donne lieu à des erreurs d’interprétation comme dans le cas de l’enquête de Mediapart

Émotion et précipitation

Le 10 février, plusieurs membres du groupe Facebook publient de longues excuses, considérées comme des aveux, tout en restant totalement inaudibles face aux témoignages des victimes, écrits eux aussi en long format. Très émouvants, les récits de harcèlement augmentent le niveau de colère sur Twitter. Pour Nicolas Vanderbiest, du Reputatio lab, les témoignages ont largement joué dans la sidération qui a pu toucher le monde médiatique. « Il faut aussi prendre en compte un certain décalage de génération, explique-t-il. Ceux qui sont sur Twitter depuis peu de temps (moins de trois ou quatre ans) ont découvert des tweets sans contexte écrits au début des années 2010, sans vraiment connaître l’ambiance de clash qui y régnait à l’époque. Avec la constitution de cette liste, le groupe de La Ligue du LOL a alors été perçu comme une sorte de secte satanique uniquement masculine et sexiste qui agressait les femmes. La vérité est, comme souvent, plus nuancée. »

La presse tente de faire le ménage

Face à la pression de Twitter, certaines rédactions comme Libération, Usbek et Rica ou les Inrocks mettent à pied ou licencient les journalistes qui apparaissent dans la liste. Ces décisions sont rendues publiques, et particulièrement suivies par les médias qui en profitent parfois pour les annoncer en « breaking news ». La mise à pied d’Alexandre Hervaud à Libération fera ainsi l’objet d’un “push” (une notification) chez les utilisateurs de l’application de France Inter.

En parallèle de l’affaire de la Ligue du LOL, les rédactions de Vice France et du Huffington Post sont aussi dans la tourmente à cause d'enquêtes journalistique portant sur des licenciements remontant respectivement à 2017 et 2018. A cette période, des messageries privées ont été utilisées comme des défouloirs sexistes par des journalistes hommes. C’est le début d’une panique morale dans la presse, qui près de deux ans après MeToo, va couvrir le « sexisme dans les rédactions ». L’article d’Arrêt sur Images qui a aussi publié une enquête durant le week-end sera d’ailleurs le premier à utiliser l’expression « MeToo du journalisme ».

Des enquêtes menées dans l’urgence

En plus de ce besoin de transparence, les médias s’engagent dans une course à l’info... et aux audiences. Le sujet déchaine les passions, les audiences web explosent et il faut vite sortir l’information. Le journal Libération, qui est à l’épicentre du scandale, va lui aussi titrer sur cette affaire au lendemain de la mise à pied d’Alexandre Hervaud. Pourtant la manière d’approcher cette histoire a suscité des débats. D’après un enregistrement que nous avons pu nous procurer, réalisé au sein du comité de rédaction de Libération juste après l'éviction du journaliste, plusieurs membres estiment qu’il faut mener une enquête approfondie avant de sortir quoi que ce soit sur l’affaire. Certains proposent de vérifier la véracité des témoignages tandis que d’autres suggèrent de faire un travail de clarification afin de ne pas mettre l’ensemble des personnes incriminées dans le même panier. Un journaliste explique ses réticences face à la sortie d’une enquête « forcément partielle ».

D’autres insistent sur l’importance de sortir un article très rapidement et de s’appuyer sur les lettres d’excuses comme autant « de lettres d’aveux » qui « ne demandent pas une grande enquête ». L’argument mis en avant est une autre enquête réalisée en parallèle sur l’affaire du Huffington Post au sein de la rédaction. On estime alors que l’affaire de La ligue du LOL s’inscrit dans « un sujet plus large » et qu’il est important de dédier la Une du journal au sexisme dans la presse avant que d’autres médias s’emparent du sujet. C’est cette décision finale qui sera prise.

Des accusés inaudibles ?

Contactés par nos soins, plusieurs membres de La Ligue du LOL confirment une certaine difficulté à s'exprimer en plein scandale. Guillaume Ledit indique qu’il n’a reçu qu'une demande de la part d'une journaliste de France Inter, après son renvoi de la rédaction d’Usbek et Rica. Il précise qu'il n'était pas en état de répondre sur le moment. Alexandre Hervaud fait état de plusieurs prises de contact auxquelles il n’a pas donné suite, en partie à cause de son état psychologique, mais aussi parce que « les journalistes ne posaient aucune question précise sur un sujet en particulier ». Vincent Glad a lui aussi reçu des questions de journalistes (notamment Numerama, Mediapart, 20 minutes, et Le Monde), mais précise que les sollicitations étaient « loin de la vérification des faits et n’avaient pour objectif que de prouver [qu’il avait] pu harceler. »

D’autres cas gagnent en complexité, comme celui de David Doucet. L’ancien rédacteur en chef des Inrocks a été contraint au silence par son avocat au moment où plusieurs enquêtes journalistiques (notamment chez Mediapart) le visaient concernant son management et « l’ambiance toxique » qu’il aurait contribué à instaurer au sein de sa rédaction. Après son éviction des Inrocks, il proposera à Mediapart un document de factchecking de plus de 224 pages nourri de plus de 30 témoignages d’anciens collègues, mettant à mal les accusations à son encontre... sans réponse.

Les premières remises en question

En fin de compte, le travail de la presse a dans son ensemble été très homogène avec le même format d'enquête reposant sur du témoignage et des tweets. Après la mise en avant très forte de la parole des victimes, l’affaire a quasiment disparu des radars pour ne resurgir qu’à l’aune de quelques contre-enquêtes. En octobre 2019, Marianne et Atlantico évoquaient l’affaire sous l’angle du tribunal médiatique. En septembre, le journal Le Point a publié une contre-enquête donnant plus largement la parole à certains membres de La Ligue du LOL. En décembre 2019, Arrêt sur Images est de son côté revenu sur le licenciement du journaliste Guillaume Ledit. Le rédacteur en chef d’Usbek et Rica, Blaise Mao a reconnu qu’il « n’aurait pas dû être licencié ». Enfin, le journaliste Jean-Marc Manach a déclaré travailler depuis plusieurs mois sur une enquête portant sur le cas de David Doucet.

En tenant un rôle de juge et parti, les médias ont sans doute voulu régler « leur MeToo » à travers des articles réalisés sans beaucoup de recul. La course à l’info qui a remplacé le processus de vérification, les réseaux sociaux qui font office de sources fiables et l’opinion publique qui attendait les articles au tournant ont sans doute contribué à mettre en lumière les limites de cet exercice.

David-Julien Rahmil - Le 12 févr. 2020
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  • Oui c’est vraiment partial de nouveau. Vous ne donnez que le point de vue des hommes sur cette affaire... un bon article aurait présenté les faits sans en occulter la moitié. C’est dommage. Et dommage aussi qu’un travail - intentionnellement ? - si léger ait autant de reprise sur Twitter.
    Juste un grand merci pour l’info que je n’avais pas suivie à l’époque sur le fait que les chaînes d’info ou sites pushaient sur les renvois de journalistes. Ça semble vous horrifier. Moi aussi... parce que franchement, ils ne valent pas autant d’intérêt.

  • Seuls arguments pour défendre ces hommes dans cet article :
    1. Ils étaient sous le choc et personne ne voulait réellement les écouter
    2. Tout a été fait dans l’urgence et pour plaire aux publics et à la foule qui réclamait leur tête
    C’est donc là votre ligne de défense ? Article partial...