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la colère sur les réseaux
© Armin Lotfi via unsplash

Affaires Mila, Ligue du LOL, Slip Français : les réseaux de la colère

Le 3 juin 2020

De la ligue du LOL à l'affaire Mila en passant par l'affaire du Super U ou du Slip Français, quels sont les ressorts des shitstorms qui agitent le Web ?

On les appelle les « affaires » et depuis 2017, elles montent à la Une de nos médias de plus en plus régulièrement. Elles entraînent avec elles des milliers d’internautes dans une soif virale de colère. À force de commentaires et de hashtags vengeurs, érigées en débat national, elles polarisent les discussions et les plaquent aux extrêmes comme une irrésistible force centrifuge. Dans les faits, les « affaires » ne sont pas toutes comparables, mais toutes provoquent cet emballement collectif, ce shitstorm. Et si on essayait de comprendre comment elles fonctionnent... sans se fâcher ?

Une succession de shitstorms sur Twitter

Février 2019. Twitter découvre la Ligue du LOL. Sur un groupe Facebook privé, une quarantaine de jeunes twittos, dont quelques journalistes influents, faisaient entre eux et sur d’autres des blagues particulièrement acides. Accusés d’avoir participé dans les années 2010 à du harcèlement sexiste, les noms des membres du groupe sont affichés dans ce qu’on appellera, un peu rapidement, le « #MeToo du journalisme ». Un groupe antifa promet même de traquer les 35 noms « jusque dans les chiottes » tandis que quatorze personnes perdront leur emploi.

Juillet 2019, les photos d’un homme et d’une femme souriant à côté d’animaux qu’ils ont abattus lors de safaris en Afrique sont dénoncées par des communautés animalistes. Gérants d’un magasin Super U, face à la pression, le couple démissionne. Les internautes se réjouissent qu’ils aient « du mal à trouver du boulot ».

Janvier 2020, deux employés de la marque Le Slip français et l’une de leurs amies diffusent une story sur leur compte privé Instagram. Pour une soirée dite « africaine », l’une s’est peint le visage en noir, affichant ainsi un blackface, un autre s’est déguisé en singe, et la troisième de s’esclaffer. L’entreprise est prise à partie sur les réseaux, 22 000 tweets appellent au boycott de la marque, laquelle affirme qu’elle va « sanctionner fermement ».

Février 2020, sur Instagram, Mila, adolescente de 16 ans, lors d’une discussion en live avec son petit nombre d’abonnés, s’embrouille avec l’un d’entre eux. Le ton monte, et dérive sur l’opinion de la jeune fille sur l’islam : « Votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir... ». Insultes, menaces par centaines – « On va te retrouver et t’égorger, sale chienne. » Mila est placée sous surveillance policière et change de lycée. Comme se le demande le Joker dans le film du même nom : « Is it just me, or is it getting crazier out there? »

Que veut dire «être canceled » ?

Quoi de commun entre ces « affaires » ? De la Ligue du LOL à l’affaire Mila, toutes commencent par la diffusion de ce qu’on pourrait appeler le « péché originel ». Il s’agit de vidéos, de photos ou de tweets dont la nature choque, souvent de manière légitime, une partie de l’opinion, car ils semblent contenir un message à connotation raciste, haineuse ou homophobe. L’affaire Mila, par exemple, démarre avec des propos concernant l’islam, décrite comme une « religion de merde », tandis que les employés du Slip français et, avant eux, Antoine Griezmann, sont visés pour s’être grimés en noir. L’autre caractéristique commune, c’est le sort réservé aux individus visés. Ces derniers finissent « canceled », c’est-à-dire mis au ban des réseaux, bien sûr, mais de la société, plus généralement.

Apparu en 2015, ce terme d’argot utilisé sur Twitter par la communauté noire désigne une forme de boycott culturel. Il touchait au départ des personnalités médiatiques. Le rappeur Kanye West l’a vécu après son soutien à Donald Trump, l’acteur Kevin Spacey également, après des accusations d’attouchements le concernant. Mais, à présent, le phénomène touche M. et Mme Tout-le-Monde. Les fameux « porcs » du hashtag BalanceTonPorc, les gérants du Super U ou Mila étaient de parfaits inconnus avant d’apparaître dans un contenu publié en ligne et jugé problématique. Alors que le monde rêvait que chacun accède à ses quinze minutes de célébrité, Twitter vous l’empaquette en mode bad buzz et sans rémission.

Faire monter la colère

Pas d’« affaire » sans la montée au créneau d’une communauté relativement structurée et qui se sent particulièrement offensée. Des comptes influents, ou bien des acteurs politiques ou associatifs, rompus à l’exercice de la mobilisation collective, lancent un premier assaut. « Ce sont des leaders d’opinion qui représentent un courant de pensée ou un milieu professionnel particulier, et qui peuvent fédérer très rapidement une base militante, explique Xavier Desmaison, président d’Antidox, un groupe de conseil en stratégie de communication, et coauteur du livre Le Bûcher des vérités. Ce phénomène de structuration a toujours été typique du fonctionnement des réseaux.

Certaines associations, comme L214 par exemple, peuvent utiliser des bots Messenger pour mobiliser jusqu’à 4 000 membres en même temps. Ce type de méthodes s’est renforcé et leurs effets ont été décuplés. » Dans l’affaire du Slip français, quand le compte Instagram maisnoncestpasraciste, 41 800 abonnés, a partagé la vidéo, elle a généré plus de 50 000 likes et 8 000 commentaires. Dans le cas de Mila, les retweets des comptes @malak_288_, 659 abonnés, et @ratoriku, 6 396 abonnés, ont généré à eux deux plus de 4 000 commentaires et plus de 16 000 retweets. Ces premiers partages déclenchent une mobilisation plus organique, qui fait alors apparaître l’affaire dans un cercle de plus en plus large. À mesure que les commentaires s’empilent, ils s’emballent jusqu’aux insultes les plus dégradées et aux menaces de mort les plus délirantes..., comme une ola devenue incontrôlable.

Réduction de 50% de la nuance

Cette colère cherche moins à déconstruire et à analyser l’action ou la parole dénoncées, qu’à viser directement la personne. Dans son livre Les Conspirateurs du silence, la philosophe Marylin Maeso explique que les internautes veulent symboliquement mettre à mort l’adversaire désigné. Pour cela, ils vont utiliser les mêmes méthodes que celles de la propagande de guerre : elles réduisent les accusés à de simples silhouettes étiquetées de manière infamante. Être « canceled » n’est autre que l’équivalent moderne de la déclaration de l’infamie. De la confrontation des idées, on glisse ainsi à la confrontation des identités, et le débat tourne au combat de rue. Cette simplification implique de voir le monde de façon binaire, les camps se divisent et se résument en deux hashtags : #JeSuisMila ou #JeNeSuisPasMila.

Chacun sa voix, chacun sa tribu

Comment Twitter est-il devenu l’agora qui donne le ton à nos débats de société ? Xavier Desmaison constate que la plateforme a donné une voix à des communautés qui n’avaient pas forcément accès aux médias classiques. « Les premiers activistes sur les réseaux étaient les altermondialistes, indique-t-il. On a aussi eu la fachosphère, les féministes, les antiracistes et, au fur et à mesure que Twitter a pris de l’importance, des groupements de minorités ethniques ou religieuses, des communautés LGBTQ+, des véganes ou encore des corps de métiers très peu médiatisés, comme les ingénieurs, ou les agriculteurs. » Twitter reste le cinquième réseau social des Français (derrière YouTube, Facebook, Instagram et WhatsApp), mais il rassemble des leaders d’opinion, des politiques et des journalistes. En cela, il est sans doute le réseau le plus favorable à la circulation de combats idéologiques.

Cependant, la fragmentation en tribus plus ou moins importantes n’est pas un phénomène réservé aux réseaux sociaux. D’après Jérôme Fourquet, politologue et auteur du livre L’archipel français, l’ensemble de la société a perdu son socle idéologique commun. Un morcellement qui pousse les gens à se retrouver dans des groupes censés mieux refléter leur identité, leurs opinions ou leur vision du monde. « Une fois sur les réseaux, ces communautés fonctionnent sur un format identitaire, poursuit Xavier Desmaison. Elles développent leur pensée sur un schéma de défense et d'attaque vis-à-vis d’opposants identifiés. Ce fonctionnement implique une radicalité des méthodes et des discours, que l’on retrouve même dans les communautés portant des valeurs progressistes ou de tolérance. »

Et les médias dans tout ça ?

Quel rôle jouent les médias dans la propagation des affaires ? Le plus souvent, ils se nourrissent du scandale. « C’est un vrai sujet économique, indique Xavier Desmaison. Les médias digitaux ont un besoin vital de raconter ce genre d’histoires, car leur modèle est basé sur le clic. Plus vous avez de pages vues, plus vous vendez de publicité. Cet écosystème a donc besoin d’être alimenté en permanence de buzz pour gagner de l’argent. Ces histoires font réagir, provoquent du drame, des débats et des polémiques. La machine médiatique fonctionne à fond, mais ne fait pas vraiment avancer les choses. »Pour ce qui est de la télévision, et notamment des chaînes d'information en continu, elles ne sont pas mieux loties, comme l’explique Alexis Lévrier, historien spécialiste des médias. « Les plateaux télé sont très comparables à Twitter, indique-t-il. Les éditorialistes sont noyés dans le bruit ambiant et doivent porter une voix plus clivante et plus radicale que les autres pour se faire entendre. »

Certaines affaires sont érigées en repères sociétaux : « Sommes-nous pour ou contre le droit de blasphémer ? », « Vivons-nous dans un pays où la critique des musulmans est devenue impossible ? »... et, à force de questions biaisées, une engueulade entre adolescents filmés sur les réseaux devient une affaire nationale. « C’est un véritable piège pour les journalistes, ajoute Alexis Lévrier. Ils entrent dans un dispositif où ils doivent écrire dans l’urgence leurs sujets, tandis que les éditorialistes les discréditent en profitant de leur statut de leaders d’opinion. Car, si les « affaires » sont un phénomène médiatique, les médias qui s’en nourrissent devraient a minima assurer leur rôle de garde-fou. En contrepoint du commentateur et du polémiste gorgés de leurs opinions, ils pourraient valoriser la vérification des faits. 


Cet article est paru dans le numéro 22 du magazine de L'ADN : « Comment tu me parles ? » - À commander ici !

David-Julien Rahmil - Le 3 juin 2020
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  • Faut-il vraiment regretter que "la société a perdu son socle idéologique commun" ? Quand ce socle idéologique commun était patriarcal et sexiste, homophobe et raciste ? Les gens qui se plaignent que "ahlala on ne peut plus rien dire" se plaignent en fait que la parole soit désormais partagée par tous. On peut toujours donner son opinion (sinon Zemmour ne serait pas sur tous les plateaux de télé), mais maintenant il faut s'attendre à ce qu'on nous réponde !