La crise du Covid a tout changé

Comment la crise du Covid a chamboulé les médias français

© gremlin via Getty Images

Entre la progression des abonnements numériques, les rachats de groupes pour former des géants et l’arrivée de nouveaux acteurs, la crise du Covid a largement changé le paysage médiatique français. État des lieux. 

Entre 2020 et 2021, les secteurs de la presse, de la radio et de la télévision ont connu une période de turbulence et de changements inédite. Sans vraiment être une révolution, on a pu assister à une évolution à marche forcée qui touche à la fois les usages des consommateurs, l’économie des médias et le rapport à l’information. 

Bye bye le papier !

Le premier constat, c’est bien évidemment la chute accélérée du format papier pour la presse quotidienne. La plupart des grands acteurs évoquent des difficultés liées aux différents confinements, mais aussi à la faillite de Presstalis, l’acteur chargé de la distribution de la presse dans les kiosques. Pour un média comme Le Monde qui tire à 135 800 exemplaires (contre plus de 260 000 en 2016), la vente au numéro ne représente plus que 23% des revenus. Libération indique de son côté une perte de 12 millions d’euros en 2020 à cause des circonstances actuelles. Même constat pour le groupe Les Echos Le Parisien qui a perdu des millions en chiffres d’affaires à cause de la fermeture de 25% des points de vente.

Certains titres n’ont pas résisté à la pression. Parmi ceux qui ont dû réduire leurs effectifs, on trouve le groupe Rossel (La Voix du Nord, Le Courrier Picard…) qui va supprimer un quart de ses effectifs. Malgré ses abonnements en hausse, le journal L’Équipe doit aussi licencier 10% de ses effectifs tandis que La Marseillaise a été placée en liquidation judiciaire. Enfin, Le Parisien a annoncé l’été dernier l'abandon de neuf éditions départementales, qui sont remplacées par un cahier unique d’informations locales. 

À fond dans le numérique

Derrière cette chute des ventes papier, il existe une autre réalité – plus appréciable, cette fois. Enfermé à domicile pendant de longs mois, et soucieux de bien s’informer sur la pandémie, le public s’est clairement tourné vers les médias numériques. Sur France Culture, Yannick Carriou, président-directeur général de Médiamétrie estime que le Covid est « un formidable moment média » avec à la clé une accélération de la consommation numérique. Le journal Le Monde domine clairement le jeu avec ses 300 000 abonnés numériques. Derrière lui, L'Équipe et Mediapart comptent 259 000 et 170 000 abonnés payants. D’autres médias ont réussi cette transition vers le numérique. Libération est passé de 20 000 à 50 000 abonnés numériques en 2020. Dans un article du Monde, le directeur général, Denis Olivennes, indique viser les 110 000 abonnés pour 2023. Même la presse quotidienne régionale a vu ses ventes numériques augmenter de 39,2 % en 2020. Mais le signe le plus visible montrant que l’on a basculé dans un nouveau monde, c’est bien le lancement d’une version web payante du Canard Enchainé en novembre 2020. Le vénérable journal restait, il y a peu, le seul titre de presse national exclusivement papier.

Télévision et radio, même combat

La presse n’est d'ailleurs pas la seule à avoir accéléré ce virage dans le numérique. La télévision enregistre un temps moyen de visionnage de 4h par jour en 2020, contre 3h30 en 2019. Mais pour arriver à ce résultat, Médiamétrie prend en compte le visionnage « non linéaire » , c’est-à-dire à partir des plateformes numériques et des services de replay, ce qui compte, avec les jeux vidéo, pour près de 20% de ce temps. 

Du côté de l’audio, le constat est différent. 2020 fut une année de baisse très prononcée, voire de krach, pour l’ensemble des radios avec une perte de 2 millions d’auditeurs. Depuis le début de l’année 2021, la chute continue avec 300 000 auditeurs en moins. L’explication est simple. 50% d'écoute s'effectue à l’extérieur, en situation de mobilité. Le télétravail a forcément joué sur cette diminution. Cependant, la radio touche toujours 70% des Français et totalise 2h40 d’écoute en moyenne. Comme rien ne se perd vraiment, c’est le secteur des podcasts qui a bénéficié d’une hausse importante de ces audiences. L’écoute numérique a connu une progression de 20% avec près de 15 millions d’auditeurs par mois et 113 millions d’écoutes cumulées pour le mois d’avril 2021. 

La bataille des géants

Les médias traditionnels ne sont évidemment pas les seuls à vouloir se faire une place sur le terrain du numérique. On sait déjà que Google et Facebook captent plus de 80% du marché publicitaire en ligne. Mais il faut aussi compter les plateformes de streaming. 40% des foyers français sont abonnés à au moins une plateforme de contenu, et Netflix compte 10 millions d’utilisateurs en France contre 5 millions pour Amazon. Le géant de l’e-commerce lorgne d'ailleurs directement du côté des télévisions et de leur capacité à rassembler autour d’évènements en direct en diffusant par exemple les matchs nocturnes de Roland-Garros.

Pour sauver les meubles, de grandes manœuvres ont donc lieu. L’annonce de la fusion TF1/M6 s’explique parfaitement par le besoin de constituer un groupe solide face à la concurrence. Ce dernier va non seulement capter jusqu’à 75% du marché publicitaire télévisuel, mais aussi changer le rapport de force pendant la négociation de droits à la retransmission de grands évènements en direct. L’autre grande fusion se passe du côté de la presse avec Prisma Media qui va tomber dans l’escarcelle de Vivendi. « L’empire » de Bolloré inquiète déjà les journalistes des différents titres de presse qui ont vu comment l’indépendance éditoriale de Canal+ s'est délitée après son rachat. Le groupe détient aussi Havas, Universal Music ou bien encore les maisons d'édition Nathan, Robert Laffont et Plon. 

Des médias plus communautaires et plus qualitatifs

Reste-t-il de la place pour voir émerger et vivre d’autres acteurs plus modestes ? La réponse est oui, mais à la condition de posséder une communauté de lecteurs engagés. Le cas particulier d’Epsiloon illustre parfaitement ce principe. Ce magazine d’actualité et de vulgarisation scientifique a été créé par l’ancienne rédaction de Science & Vie qui a claqué la porte après son rachat par Reworld Média. Lancé sur Ulule afin de récolter ses premiers abonnements, le projet a pulvérisé tous les records en cumulant plus de 21 800 contributions, soit un objectif dépassé à 2 800%. C’est aussi sur Ulule que l’on retrouve le magazine de jeux vidéo Canard PC, vieux de plus de 10 ans, mais toujours accompagné d’une communauté forte. Le média a lancé en mai dernier une campagne de financement pour financer sa nouvelle formule papier, refaire à neuf son site web, mais aussi pérenniser ses streams sur Twitch. Résultat : plus de 334 000 euros récoltés soit 418% de plus que l’objectif initial.

Du côté de la presse magazine, elle aussi a de la ressource pour survivre et proposer de nouvelles choses. L'exemple du hors-série de Society consacré à Xavier Dupont de Ligonnès montre qu’il est encore possible pour ce secteur de créer de véritables phénomènes. D’après Frank Annese, fondateur du groupe So Press, interrogé par La Tribune, l’enquête a généré la vente de 400 000 exemplaires et a augmenté de 30% les ventes des numéros suivants. Le patron du groupe veut y voir une volonté du public de payer pour avoir de longs formats de qualité. La date de sortie, pendant l’été, et le sujet qui passionne les foules depuis plusieurs années ne sont pas non plus étrangers au succès. Reste à voir si c’est le genre de coup qu’il est possible de dupliquer dans le temps.

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