Satisfactory, le jeu dont vous êtes le salaud

Dans ce jeu vidéo de construction, l'objectif est de coloniser une magnifique planète vierge pour y construire des usines ultras polluantes. De quoi nous décomplexer par rapport au dérèglement climatique ?

Harnaché dans une capsule spatiale, je suis en train d'atterrir. Un écran m’explique de manière un peu cynique mes objectifs : je suis un employé de la FICSIT, une mystérieuse entreprise qui m’envoie explorer et exploiter les ressources d’une très jolie planète extraterrestre.

Une fois mon vaisseau posé, la porte s’ouvre et je découvre mon environnement : une belle prairie où s’ébattent de magnifiques animaux. À ma gauche, une chaîne de montagnes semble me lancer une invitation à l’exploration tandis qu’au loin, je devine une jungle luxuriante de fleurs exotiques. Mais je n’ai pas le temps de m’extasier. Ma mission est d’envoyer des ressources à mon entreprise et je me mets rapidement au travail. Pour commencer, je décide d’abattre à la massue électrique les quelques animaux qui ont le malheur de défendre leur territoire.

Je vais montrer à Mère Nature qui est le patron

Une fois le ménage fait, j’installe de gigantesques foreuses afin d’exploiter les gisements de métal et de calcaire que je trouve. Pour alimenter mon installation en électricité, je crée des génératrices de courant qui brûlent des centaines de branches et des feuilles d’arbres. Rapidement, le jeu met à ma disposition une tronçonneuse pour pouvoir déforester plus efficacement les environs. Après quelques heures de jeu, ces brûleurs ne suffiront plus et il me faudra alors exploiter les gisements de charbon et de pétrole pour alimenter mes énormes usines. Vues de loin, plusieurs rangées de cheminées crachent de grands nuages de fumée noire tandis qu’un réseau de tapis roulants et de lignes à haute tension quadrille les espaces vierges.

Je ne m’arrête pas en si bon chemin. Je trucide tous les animaux que je rencontre pour mieux analyser leurs organes internes, ce qui me permet de développer de nouvelles technologies capables d’augmenter le rendement de mes usines. Pour plus d’efficacité, je décide aussi de bétonner près de 3 000 hectares de vallée. Cette mise à plat me permettra d’aligner plus précisément mes machines. Ces dernières utilisent les ressources de la planète pour fabriquer des objets étranges et inutiles que j’envoie à un gigantesque ascenseur spatial. Comme celui-ci se voit à des à des kilomètres à la ronde, il fait office de point de repère. Pratique !

Bientôt, j’aurai accès aux centrales nucléaires. Partout sur la carte, des tapis roulants vont convoyer des fûts de déchets radioactifs que je balancerai sans aucun scrupule dans un lac situé non loin de là. J’espère que les poissons aiment l’uranium appauvri, parce qu’ils vont être servis ! Depuis leur base spatiale, je suis certain que les pontes de FICSIT sont fiers de mon travail.

Satisfactory, le jeu qui combine culpabilité et addiction

Voilà donc à quoi ressemble Satisfactory. Lancé en mars dernier, le jeu vidéo a été créé par Coffee Stain. Mais à la différence des autres titres du même acabit - qui vous mettent dans la peau d’un glorieux conquérant - vous n’êtes ici que l’exécutant d’une gigantesque machine à broyer l’environnement. Et c’est d’ailleurs là que réside toute la magie du jeu. Le titre est extrêmement bien réalisé et procure un véritable sentiment d’addiction. On peut passer des heures à planifier le trajet de ses convoyeurs, l’emplacement de ses machines et le rendement de ses usines. En contrepartie, il est impossible de ne pas ressentir une (grosse) pointe de culpabilité à la vision de ces paysages magnifiques que l’on détruit de manière absurde.

« Ce n’est pas le premier jeu qui demande aux joueurs d’exploiter la nature, explique Oliver Peron, journaliste spécialisé sur le jeu vidéo pour Canard PC. Mais c’est la première fois qu’un titre arrive à rendre cette mécanique grinçante et presque absurde. On sent bien que les développeurs ont mis beaucoup d’efforts à créer un terrain de jeu magnifique avec des cavernes, des cascades, des lits de rivières asséchées ou des lacs. En parallèle, ils vous obligent à bétonner la nature avec des usines carrées et polluantes. Le message est plutôt clair : si vous introduisez une logique productiviste dans la nature, vous finissez toujours par tout détruire. »

Le jeu vidéo écolo est-il vraiment efficace ?

Comme le rappelle un article de la rubrique Pixels du Monde, ce n’est pas la première fois que le jeu vidéo tente de nous sensibiliser à la cause environnementale. Depuis Sonic en 1991, où il fallait sauver les petits animaux, jusqu’à Super Mario Sunshine en 2002, où l'objectif était de nettoyer des flaques de pétroles, les développeurs de jeu vidéo ont bien tenté de rendre les enfants écolos. Mais le message simpliste n’est vraiment pas à la hauteur d’un défi aussi complexe que le dérèglement climatique ou l’acidification des océans. Avec les progrès technologiques et graphiques, il est pourtant possible de représenter de manière très réaliste des environnements naturels, réels ou fictifs. Subnautica permet d’explorer de magnifiques fonds marins tandis que Firewatch nous met dans la peau d’un garde forestier dans une réserve naturelle du Wyoming. Les jeux ont bien la capacité à nous donner un sentiment d’émerveillement face à la nature.

Mais cela suffit-il à permettre aux joueurs de prendre conscience des enjeux écologiques ? Pour Olivier Peron, rien n’est moins sûr. « Dans Satisfactory, polluer la planète n’apporte aucun malus au joueur, indique-t-il. On ne perd pas de points de vie et l’environnement, bien que saccagé, reste un peu figé. D’autres jeux comme Anno 1800 (réalisé par Ubisoft) font en sorte que la pollution générée par le joueur influe sur la manière de jouer. Mais il faut se rendre à l’évidence : en tant que joueur, on est quasiment obligé d’avoir une action sur la nature. Même si je me considère comme ayant une fibre écologiste, le fait de jouer à ce titre ne m’a pas subitement donné envie de mieux trier mes déchets ou d’abandonner mon scooter. Pour le moment je ne connais aucun jeu qui se proclame véritablement écolo et qui propose de changer de comportement. »

Jouer avec la nature pour mieux éveiller les consciences

À l’inverse, Alenda Y. Chang, professeure associée en cinéma et médias à l’université de Santa Barbara en Californie, estime que le jeu vidéo en tant que média s’empare de plus en plus de la question écologique. « Alors que nous sommes habitués à ce que des films, des livres ou même l’actualité incorporent des thématiques liées à la crise du climat, les jeux vidéo intègrent aussi ces angoisses et ces peurs », explique-t-elle dans son article Playing Nature (qui sera décliné en livre d’ici la fin de l’année 2019). « Les jeux peuvent directement adresser des problèmes environnementaux à travers leurs mécaniques. Certains doivent trouver la juste balance entre éducation, message politique et amusement. Je suggère que les jeux et les médias en ligne offrent des possibilités prometteuses pour rendre tangibles les réalités de la crise environnementale, mais aussi pour proposer et schématiser des solutions possibles… » Entre les jeux qui sont là pour nous faire peur et ceux qui sont là pour nous encourager, les studios doivent donc trouver le bon équilibre. 

Au-delà des jeux comme Satisfactory, censés nous prévenir des dangers de l’industrialisation à outrance sans vraiment proposer de solutions, d’autres titres à venir entendent nous laisser plus de choix. C’est notamment le cas de The Architect : Paris, un jeu de construction français en cours de développement. Ce dernier permettra aux joueurs d’influencer l’urbanisme et de transformer notre bonne vieille capitale. À vous de voir si vous voulez une ville verte et écolo ou un taudis pollué et surpeuplé. De quoi réduire, peut-être, notre éco-anxiété.

POUR ALLER PLUS LOIN :

> La méthode de Gunter Pauli, le Steve Jobs du développement durable, pour sauver la planète

> Dix gestes pour passer votre numérique au green (et améliorer vos performances)

Ce site utilise Google Analytics.