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Idriss Aberkane
© General Bionics

Il faut arrêter d'opposer emploi et écologie, selon Idriss Aberkane

Le 19 mars 2019

Spécialiste des questions de biomimétisme et de bioéconomie, Idriss Aberkane conseille les dirigeant·e·s engagé·e·s dans des processus de transformation de leurs modèles économiques. Son mot d’ordre : puiser l’inspiration dans la nature, en privilégiant les démarches régénératives.

Imaginons le monde à l’horizon 2030, et au-delà. Quels sont les enjeux majeurs auxquels font face les États, les entreprises et les citoyens ?

IDRISS ABERKANE : Réconcilier économie et écologie est selon moi l’enjeu absolu du XXIe siècle. En ouverture de mon ouvrage L’Âge de la connaissance, j’explique que l’on vit une époque dans laquelle on fait face à une « guerre vert-de-gris ». Deux camps s’affrontent. D’un côté les partisans d’une écologie politique, et de l’autre les tenants de la rationalité économique, parmi lesquels on compte de nombreux industriels. Dans cette guerre, chacune des parties semble convaincue qu’il n’existe pas d’autre solution que le modèle qu’elle défend. Pourtant cette opposition est improductive à court, moyen et long terme.

Il faut sortir de l’idée que dès que l’on parle d’emplois on ne parle plus de nature, et que dès qu’on parle de nature on ne parle plus d’emplois. Ce débat centenaire éclaire la démission de Nicolas Hulot, par exemple. Ou bien le mot de Georges Bush, qui affirmait que « le mode de vie des Américains n’est pas négociable ». Ou encore la décision de Donald Trump de sortir de l’Accord de Paris sur le climat. Le pays qui saura résoudre l’équation nature / emploi au XXIe siècle sera le pays le plus puissant en termes de soft power. Les micronations qui le font déjà sont très puissantes (Singapour, Suisse, Suède…). Les grandes nations qui y parviendront seront les leaders culturels du monde de demain.

Pour parvenir à dépasser cette opposition binaire, vous défendez l’idée qu’il faut s’inspirer de la nature et de ses modèles d’intelligences complexes. En ce sens, vous emboîtez le pas à l’industriel belge Gunter Pauli, qui parle d’« économie bleue »…

I. A. : Tout à fait. Gunter Pauli est mon mentor. Sa contribution essentielle a été de réhabiliter les déchets pour en faire des gisements de valeur économique. En abolissant l’accumulation de déchets pour les recycler, et les réintroduire sous des formes nouvelles, on génère de la valeur. Cela nous permet également d’entrer dans une phase de la production où les usines sont plus efficaces et où les marges augmentent, tout en ayant moins de pollution. C’est cela, l’économie bleue.

L’équation fondamentale de cette bioéconomie, c’est : déchets + connaissances = richesses. Le bon déchet, traité avec la bonne connaissance se transforme en richesse. Or, pour la majorité des personnes, les déchets, c’est du passif. Gunter Pauli propose de renverser ce paradigme pour considérer que les déchets sont de l’ordre de l’actif. Ils sont rentables puisque, finalement, le déchet n’est qu’une ressource qui dort.

Que peut-on imaginer et créer avec ces ressources dormantes ?

I. A. : En macroéconomie, on parlerait de « sous-optimalités du monde actuel ». Pourtant, le principe de réintroduire les déchets dans l’économie, sous une autre forme, n’est pas nouveau. On le retrouvait déjà dans la Rome antique. L’empereur Vespasien (qui a construit les premières toilettes publiques) était déjà convaincu du bien-fondé de ce procédé. Il voulait que les mictions de ses concitoyens lui rapportent de l’argent. Il a donc décidé de revendre l’urine comme agent blanchissant, et comme agent pour le tannage du cuir.

Les exemples contemporains sont également nombreux. On commence à avoir des pistes pour transformer certains déchets nucléaires en batteries ; on parle de « batterie en diamant synthétique ». Ces dernières pourraient générer de l’énergie pendant toute la durée d’épuisement du combustible nucléaire, soit des milliers d’années. De la même manière, il est désormais possible de récupérer des déchets miniers pour en faire du papier minéral, on parle de « papier de pierre ». Enfin, au Japon, le gouvernement a annoncé qu’il souhaite utiliser des déchets électroniques pour réaliser les médailles des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020.

Comment expliquer alors que ces modèles circulaires ne se généralisent pas ?

I. A. : Dans l’équation que je mentionnais (déchets + connaissances = richesses), il faut également prendre en compte des variables comme l’attention et le temps. Le déchet n’est pas encore un objet pour lequel on a envie de mobiliser de l’attention. Encore aujourd’hui, on place nos déchets dans des sacs-poubelle opaques, et l’on s’en débarrasse le plus rapidement possible.

Par ailleurs, je pense que l’un des obstacles majeurs se trouve dans l’irrationalité fondamentale de chaque être humain. Face à une idée nouvelle, les individus se comportent systématiquement de la même manière. Cela a bien été observé par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer, qui décrit trois étapes. D’abord perçues comme ridicules, les idées nouvelles sont par la suite jugées dangereuses, avant d’être finalement considérées comme évidentes. Cette loi qui se vérifie explique pourquoi certaines des solutions sont sous nos yeux, mais nous refusons de les voir. Il fut un temps où personne ne croyait à l’ordinateur personnel d’IBM, ni à l’iPhone. Une solution est adoptée non pas lorsqu’elle est opérationnelle, mais plutôt lorsqu’elle cesse de faire peur.


Cet article est paru dans le cadre du numéro hors-série de L'ADN « Imagine avec ENGIE »


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