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Que restera-t'il d’Internet ?

Les récents débats sur le droit à l’oubli numérique réactivent de façon plus générale la question de la mémoire du web : que doit-on garder de cette masse proliférante de contenus qui surpeuplent la toile ? Sous quelle forme ? À quoi ce patrimoine servira-t-il ? Tribune de Leslie Meyzer.

Que restera-t-il d’Internet ? Une question volontairement provocatrice pour évoquer une évidence souvent oubliée : Internet est devenu l’un des principaux médias de la mémoire collective de ce début du XXIe siècle.

Mais si l’on peut parler de mémoire d’Internet, une chose est sûre : celle-ci a changé d’échelle et de valeur en même temps qu’ont évolué les conditions techniques de sa production et sa diffusion.

 

Internet multiplie en effet jusqu’au vertige les capacités d’émission, de réception mais surtout de conservation des données mises à la disposition de tous, vidéos, articles, tweets, sites, Blogs... dans une réserve d’informations aussi gigantesque que paradoxale : que reste-t-il de « marquant » dans cette masse exponentielle de contenus ? La capacité à tout mémoriser ne signifie certainement pas que tout est mémorable…

 

Ce trop-plein de mémoire est donc sans doute le principal défi posé aux archivistes du futur ou aux curateurs du web qui tenteront de créer un patrimoine d’internet : que garder ? Qu’est-ce qui mérite d’être vu ? Qu’est-ce qui a valeur de document pour témoigner de notre époque ?

La nature même de ce qui est diffusé sur Internet semble changer la valeur de la mémoire comme fait remarquable et donc mémorable. La principale force d’attraction du web d’aujourd’hui n’est pas vraiment le haut fait illustre des grands de ce monde, loin s’en faut. C’est au contraire le témoignage des existences les plus ordinaires, des évènements les plus triviaux. Ce serait somme toute une certaine banalité de notre présent qui marquerait aujourd’hui les consciences, et par là même les mémoires.

Mais que restera-t'il, dans quelques dizaines d’années, de ces vidéos stars du web consacrées par des millions de vues, telle « Charlie bit my finger again »  56 secondes sur un bébé qui mord le doigt de son frère et 550 millions de vues (plus que le nombre d’habitants de l’Union européenne) sont-ils un gage de postérité ?

 

 

 

Demain, les gigantesques bibliothèques du web nous expliqueront-elles comment, en 2013, le Harlem Shake réinterprétait la confusion d’un monde en crise sous les apparences d’une chorégraphie chaotique et exutoire ?

Cette perspective reviendrait à accepter un autre paradoxe de la temporalité sur Internet : celui d’un buzz pérenne …

 

Mais cette mémoire en puissance qu’Internet absorbe a également changé d’énonciateur, passant davantage de l’institution à l’individu.

La multiplication des sources de diffusion accessibles à tous, notamment les réseaux sociaux, fait qu’il existe aujourd’hui bien plus une somme de mémoires individuelles qu’une mémoire collective. Cette évolution pose donc également la question de la valeur patrimoniale de ces contenus produits par une foule le plus souvent anonyme.

Le site Topsy, qui a archivé tous les tweets depuis la création du réseau de microblogging en 2006, donne ainsi aux petits messages de 140 caractères une valeur presque « documentaire », permettant d’analyser le web social. Des médias se sont même amusés à recenser les premières apparitions d’occurrences célèbres (#followfriday), prouvant par là que le réseau a bien, déjà, une histoire.

 

L’archivage du web fait déjà depuis de nombreuses années l’objet d’initiatives nationales ou privées. En France, la BNF a institué dès 2006 le dépôt légal du web, réalisé en grande partie à travers un système automatisé.

Mais pour la plupart, les démarches d’archivage en sont encore à l’étape de la collecte, de recensement, et non pas du choix patrimonial et éditorial, comme le fait par exemple l’INA qui donne accès à une sélection d’archives audiovisuelles sur son site internet.

 

On peut imaginer que les futures bibliothèques du web ressembleront peu ou prou à une telle plateforme, comprenant des moteurs de recherche thématiques, des sélections de contenus mis en valeur selon l’actualité, des commentaires sur la valeur historique de certaines informations. Mais pour y parvenir, il faudra déjà définir ce qui, sur Internet, est représentatif de notre culture du XXIe siècle, ou ce qui est digne de l’être.

Ce sera alors peut-être un autre « droit à l’oubli » qui sera plébiscité : celui des tweets de Medina Crewz ?

 

 

Leslie MEYZER

Leslie est Conceptrice-Rédactrice chez DISKO

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