« À la place des patrons, je m’inquièterais plus de la révolution interne à venir que du coronavirus »

Sylvaine Perragin est psychothérapeute. Sa spécialité ? La souffrance au travail. Et avec le confinement, le sujet prend un nouveau tournant. Selon elle, il est impératif que les patrons en prennent la mesure. Interview.

Vous êtes spécialisée sur les questions de souffrance au travail. Que change le confinement à ce sujet ?

Sylvaine Perragin : C’est le rapport au travail qui a changé. Les gens ne sont plus en « communauté humaine ». Or tout le monde a besoin de ce lien social ; même les gens qui prônent le télétravail ne le revendiquent qu’un ou deux jours par semaine. Sans ce lien, on ne peut plus faire corps, on ne peut plus faire entreprise. Les relations humaines sont ce qui fait que nous prenons du plaisir à travailler.

Vous expliquez que certains employeurs adoptent des comportements qui rendent la situation encore plus compliquée. Quels sont-ils ?

S. P. : L’erreur est de penser qu’on peut répliquer toutes les tâches du quotidien en télétravail. Évidemment que tout ne peut pas se faire à distance ! Et plutôt que de laisser leurs salariés tranquilles, certains patrons insistent : il leur est insupportable que leurs équipes puissent ne rien faire. Le résultat, c’est qu’ils leur imposent de s’occuper à tout prix, quitte à s’acquitter de tâches qui ne servent à rien. Ils en viennent à inventer du travail par peur de perdre le contrôle, en faisant des projections sur plusieurs mois sans même savoir si les clients répondront présents à ce moment-là… et c’est un peu ridicule.

Que risquent les entreprises à faire travailler leurs équipes « pour rien » ?

S. P. : Il faut que les employeurs prennent conscience que le retour se prépare. Il ne s’agit pas de faire comme si rien ne s’était passé. À leur place, ce n’est pas le coronavirus qui m’inquiéterait. Mais la révolution interne qui s’ensuivra et qui fera beaucoup plus de dégâts. Il ne s’agit pas d’adopter une posture exagérément optimiste ou pessimiste, mais de réunir les gens pour réfléchir à une reprise de l’activité différente. C’est plus utile que de les faire bosser sans réel objectif. Mais honnêtement, je pense que la crise n’est pas encore « assez grave » pour que les choses changent dans le bon sens et que les managers prennent la pleine mesure des risques.

Pensez-vous qu’il faille impliquer l’ensemble des équipes opérationnelles pour réfléchir à l’après-crise ?

S. P. : Dans la mesure où tout le monde est confronté à la même chose, je pense qu’il faut une réponse qui s’appuie sur l’intelligence collective. Pour réfléchir à une nouvelle manière de travailler, les retours d’expérience sont extrêmement importants. Les gens qui travaillent sont des adultes, il serait bon d’arrêter de les traiter comme des enfants – pourtant c’est ce qui se passe dans l’hypercontrôle actuellement en vigueur. Si on ne réfléchit pas ensemble aux nouveaux paradigmes, les choses ne changeront pas. Or il est évident que les gens ont envie qu’il y ait un « avant » et un « après »-crise en ce qui concerne les modes de travail. 

Pensez-vous qu’en confinement les individus prennent plus conscience de ce qui doit changer dans leur vie professionnelle ?

S. P. : La période est propice à prendre du recul. La prochaine étape, c’est de prendre sa vie en main. Puis de prendre la responsabilité de sa parole. Si on se rend compte en ce moment que le rapport au travail ne nous convient pas, il est important de le dire – sinon on risque des cancers du pancréas, ou des ulcères à l’estomac. Il faut que les gens acceptent de parler, osent exprimer leur désaccord et soient force de proposition. Sauf que la servitude volontaire a atteint un tel niveau que plus personne n’ose questionner les modèles actuels à voix haute. Le résultat, c’est que chacun mène des révolutions dans son coin au lieu de faire advenir une parole adulte qui pourrait changer les choses.

Commentaires

  • Bonjour je suis bluffé de cette description apocalyptique.
    Je suis sans doute privilégié puisque je vis dans unpays basé sur une culture de la confiance (la Finlande) et du coup, la relation emplyé - employeur et aussi beaucoup basé sur la confiance.
    Alors, il ne s'agit pas d'être naïf, mais quand même, traiter les gens en adulte est une méthode plus sûre pour qu'ils se comportent en adultes responsables.
    Alors, c'est sûr, pour faire confiance aux autres, il faut avoir une bonne confiance en soi d'abord.

  • Est ce que les dirigeants, managers qui officient de la sorte sont-ils prets à vous lire et à vous croire! De leur point de vue ils se considèrent autrement! Le changement de trajectoire sera long et cela devrait générer de belle situation de crise interne ou pas...

  • Félicitations pour cet article qui positionne clairement la situation!
    Alors, contraintes ou opportunités de manager autrement?
    N'est-ce pas tout simplement l'opportunité, pour les chefs d'entreprise et pour les managers, d'être ou de devenir des leaders modernes?

  • Merci pour cette analyse. Pour compléter, je pense qu'il se pourrait même qu'à l'instar de l'un des rescapé du Covid 19 récemment interviewé lors de son retour au domicile, que des salariés choisissent, comme lui, de ne plus travailler afin de se consacrer à l'essentiel et optent pour des changements radicaux dans leur existence. Il va falloir réenchanter la venue dans les locaux des entreprises, convaincre des garanties de sécurité, retrouver une adhésion et du sens au salariat. A court terme, certains dirigeants y verront un effet d'aubaine pour poursuivre leur politique d'optimisation des ressources mais sur le moyen, long terme la tendance pourrait rendre les entreprises exsangues car non attractives pour des hommes et femmes en recherche de partages vrais, d'objectifs leur garantissant une rémunération à la hauteur des risques qu'ils consentent au profit de l'entreprise.

  • Bravo pour votre article Madame .
    Je le partage à 100% au point que nous montons une offre collective “Post confinement”avec 6 autres consultants aux expertises complémentaires .
    Si cela vous intéresse?

  • Je partage votre analyse sur la posture enfant adoptée par de nombreux dirigeants vis à vis de leurs collaborateurs. En réalité ils cherchent à se positionner comme des sauveurs, lorsque l'épreuve sera passée. Mais cette posture est antinomique de la confiance: le sauveur ne cherche pas à attirer la confiance de son enfant, il ne pense qu'à lui même. Pour certaines entreprises au contraire cette période mettra en valeur la confiance qui s'est établie lorsqu'on travaillait à distance. Ces entreprises là rebondiront probablement de manière plus efficace.

  • Votre analyse serait pertinente en cas de crash « en V ». Or nous sommes en France incroyablement naïfs. Les plans de restructuring massifs ont déjà commencé dans la majeure partie du monde. Ils arriveront en France.
    A ce moment là les 70 a 75% des salariés actuellement en télétravail auront d’autres choses à penser que de revenir sur les actions et le mode de management du mois d’avril 2020. Ceux ayant perdu leur travail pour beaucoup pour la première fois de leur vie seront sous un choc bien plus fort hélas que suite à un mauvais management en avril. Hélas.

  • Il est vrai que les patrons détestent de perdre le contrôle.
    Que ne nous font ils pas faire afin de garder leur place de manager!

  • En plein dans le mille! Je viens seulement de prendre connaissance de cet article... j'ai l'impression de lire une description de l'entreprise de conseil en communication dans laquelle je travaille ! Le confinement est passé, et je n'ai toujours pas repris le travail... toujours au chômage partiel, c'est long, c'est angoissant... surtout quand vos boss (on est 8 personnes au total) ne vous disent absolument RIEN !!! Les psychothérapeutes ont de beaux jours devant eux...

À lire aussi

Ce site utilise Google Analytics.