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CLAP contre les plateformes

L’économie collaborative... ça marche encore ou bien c'est mort ?

Le 22 oct. 2018

Où en est-on du modèle de société libre, ouvert et collaboratif promis par l’économie collaborative (sharing economy en anglais) ?

Qui n’a pas entendu parler d’économie collaborative ? Depuis le début des années 2010, le concept a suscité un enthousiasme sans précédent, jusqu’à toucher tous les secteurs de notre société : consommation, production, finance, éducation, santé, transports, etc. De fait, le terme d’« économie collaborative » recouvre des réalités très différentes. Y a-t-il un point commun entre le fait d’emprunter une perceuse à un voisin, de réserver un trajet en voiture ou une chambre d’hôtel via une application, de suivre un MOOC (Massive Open Online Classes) ou de revendre un bien sur un site de petites annonces en ligne ?

Pour certains, ce concept appartient au passé. C’est ce qu’affirmait Arthur de Grave l’un des fondateurs de OuiShare, un think tank français spécialisé sur ces questions, dans un article paru en 2016 intitulé « L’économie collaborative c’est fini ». D’autres préfèrent mettre en avant la multiplicité des initiatives qui continuent de créer de la cohésion et de s’appuyer sur la puissance du collectif. De fait, de nombreuses expérimentations collaboratives sont menées partout dans le monde aujourd’hui. Alors, les valeurs de partage, d’accès libre et de mise en commun grâce aux outils numériques sont-elles mortes ? Comment fait-on du collaboratif aujourd’hui et dans quels domaines ?

La révolution collaborative

Le postulat de départ était simple : les outils numériques permettent de mettre en relation un nombre considérable de personnes qui, sans se connaître a priori, peuvent échanger et créer de la valeur ensemble en mutualisant leurs ressources. Fondé sur des valeurs fortes de partage et d’échange, ce modèle d’un genre nouveau a vite connu un succès fulgurant. À tel point que les échanges se sont multipliés et que les entreprises de l’économie collaborative se sont implantées durablement dans la vie des gens. La licorne française Blablacar a ainsi enregistré une croissance de 200 % depuis 2013. Elle compte aujourd’hui 10 millions de membres dans 12 pays pour un volume de 1,5 million de trajets par mois (source : Blablacar). Dans le secteur de l’hébergement, l’incontournable Airbnb compte 4,5 millions d’utilisateurs actifs, répartis dans 65 000 villes dans plus de 191 pays (source : Airbnb). En 2015, le gouvernement français prévoyait que le volume d’affaires global des échanges liés aux pratiques collaboratives devrait se situer à près de 335 milliards de dollars en 2025, dans le monde (rapport Terrasse 2016, PwC 2015).

Ces chiffres ont de quoi donner le tournis. Pourtant, le même postulat de départ a donné naissance à des pratiques d’un genre tout autre : des pratiques citoyennes, portées sur la défense de l’intérêt général et la collaboration. Ainsi, à Paris, des chercheurs en sciences, des juristes et des entrepreneurs se sont réunis autour d’un projet collaboratif inédit : la Maison du libre et des communs. Ce nouveau lieu promet de rassembler chercheurs et start-up autour des valeurs promues par le logiciel libre et l’esprit open source : ouverture, décentralisation et gestion collective des ressources communes. La Maison du libre et des communs accueille déjà plusieurs projets, parmi lesquels OpenStreetMap, un projet de cartographie mondiale libre, pensé comme une alternative à Google Maps, et Open Food France, une plate-forme en ligne qui permet aux paysans, aux agriculteurs et aux mangeurs d’échanger en direct et en circuits courts.

Les pratiques collaboratives ne sont pas récentes ; en revanche, le recours aux outils numériques a considérablement élargi leur champ d’application. En proposant de produire et de consommer différemment, ce mouvement a même durablement bousculé les modèles traditionnels, allant jusqu’à profondément révolutionner certains secteurs. Force est de constater que la redistribution des pouvoirs a bien eu lieu, et que l’évolution du modèle a produit des réalités contrastées.

Quand le collaboratif déraille

Dès 2015, un article de la Harvard Business Review pointait du doigt l’utilisation du terme « partage » pour décrire les mécanismes à l’œuvre dans certains de ces échanges. Ainsi, les auteures soulignaient le fait que, contrairement aux dynamiques très anciennes du partage organisé à partir d’échanges non marchands, les pratiques d’économie collaborative sont souvent réalisées via des plates-formes et prennent la forme d’échanges marchands. Le terme d’« économie de l’accès » leur paraissait ainsi plus précis pour désigner les pratiques permises par les grandes plates-formes.

Car, entre leur création dans le mitan des années 2000 et aujourd’hui, les start-up des débuts sont devenues des mastodontes. L’entreprise Airbnb est ainsi valorisée à 31 milliards de dollars en Bourse. Quant au terme « uberisation », il est désormais entré dans le vocabulaire pour désigner la « remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres » (Larousse 2017). Les géants nés du mouvement collaboratif ont muté, et ils éveillent désormais les craintes et les méfiances. Leur développement exponentiel a durablement fragilisé certains secteurs, comme l’hôtellerie ou les transports, et affaibli les écosystèmes locaux. Ainsi, à Lisbonne, de nombreuses personnes qui habitaient jusque-là les quartiers historiques se trouvent expulsées, ou ne peuvent plus se loger à cause de la montée des prix de l’immobilier, gonflés par les demandes de locations saisonnières. À tel point que les États, mis devant le fait accompli, ont été sommés de mettre en place des régulations. Bannie de certaines villes (comme Berlin), la plate-forme Airbnb voit la législation à son encontre se durcir. Ainsi, à Paris, le nombre d’amendes pour locations illégales monte en flèche (déjà 1,3 million d’euros d’amendes en 2018). L’entreprise Uber s’est quant à elle vue sommée de mettre en conformité ses statuts avec le droit du travail français.

Accusées de se développer au mépris des réglementations nationales en matière de fiscalité ou de droit du travail, en plus de collecter massivement les données de leurs utilisateurs, les grandes plates-formes font débat. L’orientation lucrative de leur démarche pose également la question du modèle économique : peut-on faire du collaboratif tout en recherchant le profit ?

Les hôteliers inquiets de AirBnb

Hybridations et pistes de transformation

Difficile de trancher la question. Pour certains, l’économie collaborative ce n’est ni la généralisation du partage, ni l’abolition du profit. Et c’est dans cette voie médiane que se développent de nombreux projets et expérimentations aujourd’hui. De nouveaux modèles ont émergé pour contrer l’hégémonie des plates-formes. C’est le cas par exemple des coopératives de plates-formes comme CoopCycle (alternative à Deliveroo), FairBnB (alternative à Airbnb), Resonate (alternative à Spotify) ou encore SMart, une coopérative qui regroupe des travailleurs indépendants. Dans chacune de ces structures, les membres mettent en commun une partie de leurs revenus (22 % des revenus chez SMart) et ceux-ci sont réinvestis directement dans l’écosystème, pour assurer par exemple une couverture sociale ou des indemnités chômage. Les membres de la coopérative sont également associés à la gouvernance et à la gestion. On parle de gouvernance multipartenariale. Dans ce modèle, la valeur ajoutée est captée puis redistribuée équitablement entre les membres, on peut donc parler d’économie collaborative stricto sensu.

Michel Bauwens, fondateur de la P2P Foundation (une ONG spécialisée dans l’étude des solutions peer-to-peer) parle plutôt de modèle « not-for-profit ». Pour lui, il existe une voie médiane entre les entreprises « for-profit » et les « nonprofit ». Une voie dans laquelle la valeur générée par les échanges est intégralement réinvestie, pour favoriser l’entretien et la gestion de ressources communes et où les entreprises intègrent la notion de bien commun dans leurs statuts. « Cette nouvelle modalité de création et de distribution de la valeur, qui favorise les relations horizontales, crée les conditions pour une transition vers une nouvelle économie, respectueuse de la nature et des personnes, une véritable économie collaborative », affirme-t-il.

Le modèle collaboratif n’est pas mort ! Il a simplement muté, et continue de le faire. Sa transformation à l’épreuve du marché et des réglementations lui a permis d’accoucher de nouvelles structures, plus souples, décentralisées et respectueuses des données des individus. Aujourd’hui, son esprit infuse dans de nombreuses réflexions, parmi lesquelles le mouvement autour des communs. Ni solution miracle face aux désordres du monde et de l’économie de marché, ni épouvantail du capitalisme numérisé, le modèle collaboratif est à considérer pour ce qu’il est : un formidable laboratoire de la transformation et du changement.

À LIRE

Michel Bauwens et Vasilis Kostakis, Manifeste pour une économie collaborative. Vers une société des communs, Éditions Charles Leopold Mayer, 2017.
Marc Prieto et Assen Slim, Idées reçues sur l’économie collaborative, Le Cavalier Bleu éditions, 2018.

Image de couverture : CLAP


Cet article est paru dans le hors-série Le Génie Collectif réalisé en partenariat avec EDF dans le cadre des Electric Days 2018.

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