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Deux bouteilles de Heineken sur la plage

Les dessous de Heineken sont dévoilés ! Et ce n'est pas joli joli... Interview.

Le 25 sept. 2018

Dans son livre, Olivier van Beemen nous dit tout. Au programme : argent sale, prostituées, et abus de pouvoir.

Olivier van Beemen est journaliste d’investigation. En 2011, il est amené à enquêter sur les relations entre la filiale tunisienne de Heineken et le clan du président Ben Ali. À l’époque, l’entreprise monte au créneau et nie tout en bloc. Mais les sources d’Olivier van Beemen sont fiables, et le journaliste comprend que la multinationale est prête à mentir pour protéger ses intérêts.

Ce sera surtout le début d’une longue enquête – 5 ans ! – dont les conclusions sont à retrouver dans Heineken en Afrique, Une multinationale décomplexée.

L’ouvrage, paru en français fin août 2018, se dévore. On y découvre des pratiques improbables, des histoires de corruption, des personnages interlopes, et des secrets dont les dirigeants de la société auraient sans doute préféré qu’ils restent bien gardés…

Olivier van Beemen nous en dit plus.

Com' corporate vs informations bien cachées

 

Vous aviez publié une première édition en néerlandais. Celle-ci, traduite en français, est enrichie notamment d’entretiens avec des officiels de Heineken. Comment ont-ils réagi lors de la parution de l’ouvrage ?

Olivier van Beemen : Au fond, ils ont eu très peu à redire, à corriger. Ils ont dit être en désaccord avec l’ouvrage, mais il leur est impossible de montrer que ce que j’y écris est faux. Ils ont parfois tenté de me décourager pendant sa rédaction. Et parfois, tu te dis « bon, OK, je suis face à une entreprise qui fait 23 milliards de chiffre d’affaires » - ça fait réfléchir. Ils ont aussi essayé d’intimider les rédactions avec lesquelles je travaille. Je leur avais envoyé mon manuscrit avant la publication, en leur laissant 2 semaines pour revenir vers moi si certains éléments leur paraissaient incorrects. Ils ont préféré ne pas réagir, en se disant sûrement que le sujet ne ferait pas le bruit. Puis, après la parution, j’ai eu vent d’un débat organisé à l’université d’Amsterdam, auquel participait Jean-François van Boxmeer, PDG de Heineken. Il était clairement question des activités de l’entreprise en Afrique et de mon livre. Pourtant, je n’avais pas été convié ! J’y suis donc allé, et j’ai été accueilli par un porte-parole qui m’a présenté, à la fin de la séance, au PDG. Il y avait aussi une dame qui s’occupait de toute la communication corporate. Elle m’a tout de suite invité à dîner dans un restaurant très luxueux d'Amsterdam. J’ai répondu que je préférais boire un café chez eux. J’y suis allé, ils m’ont donné leur point de vue… Je crois qu’ils ont espéré que j’allais me radoucir. Le fait de se connaître, qu’il ne s’agisse plus d’une entité un peu abstraite, qu’il y ait en face de moi des gens qui me ressemblent… ils se sont dit que ça allait changer les choses. Ils voulaient, selon leurs mots, me proposer des « perspectives alternatives ». Évidemment, ils ont été déçus du résultat ! J’aurais pu écrire tout ce qu’ils me disaient, mais il ne s’agissait que de jolies phrases que l’on peut lire un peu partout. Moi, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la communication corporate – c’est l’information qu’on ne connaît pas encore.

 

Y a-t-il des passages directement visés par cette tentative de censure ?

O. v. B : Au Nigeria, Nico Vervelde, CEO de la filiale locale, et sa femme Clementine ont été au cœur de détournements d’argent et de corruptions. Heineken a essayé d’exercer une sorte de pression morale pour que je n’en révèle pas les détails. Ça ferait trop de mal aux époux Vervelde, ils encourent une peine de 7 ans de prison… Eux, ils peuvent tout se permettre en Afrique et moi il faut que je sois sensible au sort de ces gens ? Il y a eu aussi le cas des listes ethniques dressées par le Président du conseil d’administration de la filiale au Burundi – qui est par ailleurs le président de la cour institutionnelle ayant donné son accord pour un 3ème mandat au président autoritaire du Burundi... Il avait dressé pour l’entreprise des « listes ethniques » des employés. Pour lui, le problème était qu’il y avait trop peu de Hutus dans les équipes – lui-même étant hutu, ainsi que le pouvoir en place – et trop de Tutsis. Pour Heineken, révéler cela aurait mis en danger les employés. J’ai vérifié auprès des concernés, et c’est plutôt le contraire : le fait d’en parler publiquement, ça les protège plus qu’autre chose

 

Y a-t-il une pratique qui vous a particulièrement choqué ?

O. v. B. : Festus Odimegwu, directeur général de la filiale au Nigeria, m’a reçu pendant 4 heures dans son palais et m’a raconté des histoires horribles sans sourciller – notamment le fait qu’il ait engagé 2 500 prostituées pour vanter les mérites d’une bière. Quand je lui ai demandé si ces femmes étaient aussi censées coucher avec les clients, il m’a regardé presque surpris en me répondant : « bien sûr ! » Il était très fier de ses bons résultats – l’une des brasseries fonctionnait tellement bien qu’ils étaient à court de matière première. Qu’à cela ne tienne – ils ont utilisé la réserve de grains destinée à subvenir aux besoins du pays en cas de famine ! Pour lui, cela n’avait rien de choquant. C'était la preuve de son succès en tant que directeur général. Il m’a aussi expliqué que l’entreprise enfermait parfois les gens qui étaient trop ivres, jusqu’à ce qu’ils soient plus « présentables ». C'est inconcevable qu’une entreprise ait le droit de faire ça !

 

En Afrique, les entreprises pensent que tout est permis

 

Pensez-vous que le journalisme d’investigation puisse influencer les actions des entreprises ? Avez-vous connaissance d’un changement de la part de Heineken suite à vos révélations ?

O. v. B. : J’ai l’impression qu’il faut beaucoup de temps à Heineken pour apprendre et rectifier les choses. Mon livre aurait pu être l’opportunité pour l’entreprise de faire un pas en avant, d’améliorer leurs conditions de travail en Afrique ou de commencer à éradiquer les mauvaises pratiques. Ils traînent, prétendent qu’ils y travaillent. La première édition est sortie en 2015 : ils ont eu trois ans pour faire mieux. Ils ont préféré attendre, en espérant que l’attention médiatique retombe. Ils avaient promis que les conditions des femmes promotrices changeraient au Kenya. Les femmes sont souvent approchées par des clients qui pensent qu’elles vendent leur corps et non de la bière. Je suis allé vérifier, rien n’a changé. Ils ont fait marche arrière, ont expliqué que le problème était plus compliqué qu’ils ne le pensaient. Avec cette nouvelle édition, ils ont engagé une université pour faire des recherches, se sont repenchés sur la question kenyane : les robes courtes et moulantes devraient être troquées pour des t-shirts. J’espère que ce n’est qu’un début ! Dans un monde idéal, j’aimerais aussi que d’autres entreprise se rendent compte que ça aurait pu tomber sur elles, et que mon livre les encourage à faire mieux, à prendre conscience que même en Afrique on ne peut pas agir impunément. Mais quand je vois qu’un manager en développement durable au sein de l’entreprise n’a lu que 3 pages de mon livre, en m’expliquant que ce que j’y racontais était trop loin de sa réalité, plutôt que de s’en servir pour améliorer les choses… Ça montre que les engagements ne sont parfois que du marketing ou du greenwashing !

 

Dans votre ouvrage, vous précisez dès le départ qu’il s’agit d’une critique du comportement des entreprises en Afrique en général – et pas de Heineken spécifiquement. Pourquoi avoir choisi de lancer votre enquête sur cette société en particulier ?

O. v. B. : Je n’ai pas fait de recherches poussées sur les autres entreprises en Afrique, je vais donc rester prudent. Mais de ce que j’ai pu voir et lire, le comportement de Heineken est assez représentatif de celui des entreprises internationales sur place. Souvent, il n’y a pas de lois ou de mécanismes de contrôle : une entreprise agit comme elle le souhaite. Au départ, je n’avais pas pour projet de faire un livre. Mais lorsque j’ai vu que Heineken niait être au courant de la proximité entre sa filiale en Tunisie et le clan Ben Ali, ça m’a motivé. J'ai voulu creuser pour savoir ce que Heineken avait encore à cacher.

 

Vous choisissez une forme d’écriture alternée – certaines parties relèvent du récit quand d’autres sont de l’ordre de l’information financière ou juridique. Pourquoi ce choix ?

O. v. B. : Ce qui m’intéressait, c’était de montrer l’Afrique moderne – pas comme un continent qui subit, mais comme un continent attrayant pour les entreprises qui y font du business. La plupart des livres sur l’Afrique proposent un point de vue très occidental. Ils ne citent que peu de sources africaines alors que la majorité de mes recherches ont été réalisées sur place. Au départ, c’était aussi pour des raisons pratiques : peu d’expatriés européens acceptaient de me parler. J’ai surtout voulu montrer la réalité de celles et ceux qui vivent au quotidien les conséquences des agissements d’une telle entreprise. Je n’ai pas voulu que mon point de départ soit l’entreprise elle-même, mais ce qu’elle engendre. C’est pour cela qu’il y a un côté « récit ».

 

C’est aussi ce qui rend le livre très accessible.

O. v. B. : Le livre est destiné au grand public. J’ai choisi une marque très connue – surtout aux Pays-Bas. Heineken est à la bière ce que Coca-Cola est aux sodas. Tout le monde les connaît ! Ce n’est donc pas un livre dont l’audience se limite aux experts du secteur ou de l’Afrique.

 

Votre livre a-t-il vocation à servir de prise de conscience pour le grand public ?

O. v. B. : Je pense que de plus en plus de personnes se rendent compte que Heineken n’a pas qu’une présence positive en Afrique – alors que c’était vraiment le cas avant, en termes d’image. Mais je suis journaliste, pas militant. C’est aux gens de décider ce qu’ils veulent en faire ! Boycotter, attaquer en justice, ne rien faire… c’est leur choix. Mais je constate que les gens s’emparent du sujet : on parle de mon livre dans des cours d’économie, un hashtag a été lancé pour boycotter la marque… A ce propos, la France est plus militante que la Hollande. Le pays est tellement pro-Heineken ! Les entreprises, le gouvernement… L’ancienne ministre du commerce, qui vient d’être remplacée, se rendait immédiatement dans les brasseries Heineken pour les féliciter de leur bon travail dès qu’elle se rendait en Afrique. Du coup, on me voit un peu comme celui qui gâche la fête… Par exemple, l’ASN Bank, qui investit dans des projets socialement responsables et durables, a arrêté de soutenir Heineken en vendant toutes ses actions. Le fonds mondial qui lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme – soutenu notamment par Bill & Melinda Gates – a aussi stoppé un partenariat avec l’entreprise suite à mes révélations.

 

Avez-vous le sentiment, quelque part, de faire justice ?

O. v. B. : Ça me fait plaisir de voir qu’il y a des conséquences – ça montre qu’on ne peut pas tout se permettre. Ces désinvestissements de la part de l’ASN Bank et des fondations les forcent à se réveiller un peu. Sans compter que le livre va être traduit en anglais. Les Etats-Unis sont beaucoup plus stricts que les Pays-Bas vis-à-vis des entreprises qui se comportent mal. Je vois aussi que de plus en plus de gens se confient à moi, notamment des anciens de Heineken qui sont plutôt de mon côté, et pour qui mon travail est important…

 

Pour vous procurer l’ouvrage, c’est par ici !

Olivier van Beemen, Heineken en Afrique, Une multinationale décomplexée, éd. Rue de l’échiquier, col. Diagonales. 304 p.

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