Portrait de Marie Stutzmann, fondatrice d'Angle 9 et anthropologue au service du changement

Portrait de Marie Stutzmann
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Parce que l'être humain est un animal complexe, Marie Stutzmann a fait le pari, au milieu des années 90, de l'étudier afin de mieux le comprendre. C'est un pari gagnant car pour transformer la société, connaître le fonctionnement des individus qui la composent est un véritable atout.

 

Elle ne fait pas partie des universitaires de la vieille garde, ceux et celles qui passent leur temps dans les unités de recherche à formuler des théories et à leur donner corps dans des conférences souvent trop éloignées des enjeux. Marie Stutzmann est une femme d'action. Engagée sur le terrain, engagée auprès des organisations, engagée en faveur de l'environnement. Cette scientifique pragmatique et passionnée, anthropologue du contemporain spécialisée dans les questions d'innovation, aide les entreprises à se réinventer grâce à une approche holistique et vertueuse. Avec Angle 9, l'agence qu'elle a fondée, elle entend faire le pont entre l'humain et le business en embarquant les questions de redirection écologique. Rencontre.

 

En quoi l'anthropologie peut-elle être utile aux entreprises ?

Marie Stutzmann : C'est une science qui permet d'adopter une posture de décentrement. On pense bien connaître notre société mais, finalement, on sait beaucoup de choses sur le haut de l'iceberg, c'est-à-dire sur ce que les gens disent d'eux-mêmes, ce qui reste assez superficiel. Si on veut comprendre le monde, il faut d'abord enlever ses lunettes culturelles, car nos appartenances structurent énormément notre regard. Il faut appréhender la réalité autrement et partir à la recherche de l'invisible, c'est-à-dire ce qui guide de manière inconsciente nos comportements.

 

Pouvez-vous préciser ?

M. S. : J'analyse les problématiques existantes et je leur donne de l'épaisseur en opérant un carottage pour gratter le dessous de la réalité. Au fil de ma carrière, je me suis rendu compte que les entreprises parlent constamment d'innovation, de levée de fonds, de business plan, de startup, mais quasiment jamais de la façon dont les humains allaient accueillir l'objet final. Par ailleurs, elles ne réfléchissent pas au monde que l'on pourrait fabriquer avec une innovation. Elles sont très centrées sur leurs offres et leurs utilisateurs. En tant qu'anthropologue, je peux leur apporter un regard sur les conditions d'adoption d'un nouveau produit, et leur permettre de prendre de la hauteur sur leur responsabilité.

 

Comment cela ?

M. S. : La racine latine d'innovation est inovare. C'est-à-dire le fait de mettre quelque chose de nouveau dans l'existant. Or, l'être humain est structuré par son passé et par ses habitudes. D’un point de vue anthropologique, il a besoin d'avoir des comportements habituels. Face à la nouveauté, son premier réflexe va être la recherche de l’homéostasie. Il va vouloir stabiliser son environnement pour conserver une sensation de confort et de maîtrise. De ce fait, le marketing, qui recherche la création d'un désir, ne suffit pas toujours à l'adoption d'une innovation. Le travail de l'anthropologue va être de décrypter le "déjà là", c'est-à-dire la situation ici et maintenant,  pour cerner les consommateurs, leurs pratiques, leurs usages, leurs croyances, leurs représentations, leurs verrous... Cela permet de comprendre ce à quoi ils sont attachés,  notamment à travers les petites pratiques du quotidien. C'est dans les choses extrêmement banales qu'il y a le plus d'enseignements à tirer. La recherche des petits détails aide à construire un modèle culturel plus complet, qui va permettre de manière pragmatique et scientifique de répondre à l'ensemble des besoins. Nous pouvons ainsi donner du sens à une innovation en identifiant les éventuels points de blocage, et en réduisant ainsi le temps naturel d'adoption.  Ces éléments vont avoir un impact énorme sur le devenir d'un produit, de sa conception à son design en passant par sa communication et sa production.

 

Un exemple ?

M. S. : Si je travaille sur la maison connectée, je vais d'abord considérer que la plupart des gens n'imaginent pas leur futur car ils sont englués dans leur présent. Du coup, il ne faut pas travailler sur la désirabilité du produit mais sur ce à quoi ils sont attachés, en considérant les dynamiques propres à l'habitat. Passer du temps dans différents foyers m'aide à comprendre comment les gens vivent leur maison, ce qu'ils y mettent en termes de sens et de représentations. Ce travail permet de mettre au point des concepts intermédiaires et des produits hybrides, afin de construire un système d'offre à plusieurs niveaux pour ne pas s'adresser uniquement aux habitués de la smart home.

 

Le projet auquel vous tenez tout particulièrement ?

M. S. : Aujourd’hui, en plein anthropocène, face aux enjeux de notre monde, l’enjeu est de faire autrement plutôt que de faire mieux. La transition écologique réduit la situation à une crise dont il s’agirait de sortir en modifiant nos technologies. Cette pensée réformiste et conciliatrice est vouée à l’échec. Je me rallie plutôt à la redirection écologique pour apprendre à fermer tout un ensemble d’activités humaines qui détruisent les conditions d’habitabilité de la Terre. A ce titre, la transformation des comportements est possible et fertile sur la maille locale. Dans mon village des Landes, je suis en train de lancer "La clairière sauvage", un projet que j'héberge chez moi et qui a pour but faire éclore de nouvelles dynamiques entre les habitants afin de construire un « mieux vivre » . Je souhaite travailler sur des actions à petite échelle, comme le troc de plantes, la mise à disposition d'une recyclerie, ou le lancement d'une garderie coopérative et d'un garage solidaire...  Tous ensemble, avec cette communauté de 4000 villageois, nous avons travaillé sur nos besoins primaires autour de choses saines et justes pour la planète, réduire nos déplacements, manger autrement, créer de la solidarité, sanctuariser le vivant... Nous allons travailler sur la mémoire, la transmission, le lien, Je mets à disposition mon espace privé, ma compétence, et mon temps pour stimuler ces initiatives parce qu'en se multipliant,  elles pourront activer le changement des pratiques au quotidien et faire face aux résistances naturelles que nous avons tout en tant qu'êtres humains.

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