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Portrait de Kevin Echraghi, cofondateur du collectif Hérétique

Portrait de Kevin Echraghi
© Pierre A. Develay

Son combat pourrait bientôt être celui de toute une génération. À 31 ans, Kevin Echraghi a cofondé Hérétique, une organisation qui œuvre pour un numérique libre, débarrassé de la tyrannie des géants de la Silicon Valley. Grâce à la recherche, la création et la formation, il compte bien changer les règles du jeu.

À le voir, il a tout du jeune homme propre sur lui. Né à Paris, col roulé, petite moustache fine, un cursus en génie industriel à l'École des ponts et chaussées, un poste de professeur à Sciences Po, et un enthousiasme totalement contagieux. Mais ne vous y trompez pas...  Kevin Echraghi a décidé de ne pas rentrer dans le rang. Ce fin connaisseur des GAFAM a lancé une croisade pour contrer la vision du monde imposée par les géants du numérique, faite d'efficacité, de rapidité, de rentabilité, et de l'adhésion inconditionnelle de chaque entreprise et utilisateur à ce modèle. Un défi de taille tant le numérique est solidement imbriqué dans nos vies.

 

Votre remise en question du numérique est-elle liée à une prise de conscience ?

K.E. : J'ai passé une partie de ma vie à analyser la façon dont les plateformes créent de la valeur, afin de décortiquer les dynamiques compétitives propres au numérique. La remise en question qui m’occupe actuellement est liée à une fin de cycle, celui de la fascination légitime pour le fonctionnement économique de ces acteurs. Rapidement, je me suis intéressé à leur philosophie et au modèle de société qu'ils cherchaient à imposer. Je me suis rendu compte qu'il ne correspondait absolument pas à mes références, ni à celles de la plupart de nos concitoyens. Il y avait quelque chose à creuser...  Comment créer un numérique qui soit en accord avec nos valeurs, aligné avec nos aspirations individuelles et collectives ?

 

Vous allez même encore plus loin puisque vous dites que le numérique est victime d'un dogme...  Qu'entendez-vous par là ?

K.E. : Le modèle des GAFAM est appliqué par toutes les organisations comme si c'était une vérité révélée, sans le remettre en question et surtout sans essayer de construire une alternative. Par ailleurs, il y a tout un champ lexical qui va dans ce sens... Les évangélistes sont ceux qui en font la promotion, et les business angels ceux qui le financent. Les fondateurs des grandes entreprises de la tech sont qualifiés de prophètes ou de gourous. Il y a également des évangiles... Au lieu de raconter la vie de Jésus qui est né dans une étable, ils racontent l'histoire d'une startup née dans un garage... Il y a même des livres qui expliquent comment transformer des clients en croyants. Ce qui est intéressant, c'est de constater à quel point ce dogme impacte la société, même si l’on ne le pratique pas activement.

Tinder, par exemple, a transformé les codes de la séduction. Cela a une influence sur ceux qui se servent de cette application, comme sur ceux qui ne s'en servent pas car, pour un nombre croissant d'individus, les rencontres amoureuses ne peuvent plus commencer hors-ligne. Cela vaut aussi pour notre rapport à la ville... Les applications mobiles, comme par exemple Google Maps, sont devenues le premier vecteur des expériences urbaines. Plus que l'urbanisme, ce sont ces applications qui structurent désormais notre rapport à l'espace en nous faisant aller le plus rapidement possible d'un point A à un point B. La recherche de précision et d'efficacité est au cœur même du dogme dans lequel le numérique est prisonnier. Elle est devenue la matrice de notre relation au monde. Nous nous positionnons en hérétiques par rapport à cela.

 

Vous essayez donc de favoriser la critique pour transformer l'usage ?

K.E. : Nous voulons penser, créer et transmettre une autre vision et une autre approche du numérique. Nous enseignons nos réflexions à nos étudiants et formons des organisations publiques et privées pour leur faire réaliser qu'il y a quelque chose de problématique et de contre-nature dans les outils qu'ils créent et utilisent. En parallèle, nous menons une activité de recherche pour cadrer l'orthodoxie et analyser ce que pourraient être les hétérodoxies. À partir de cela, nous créons des produits et des services qui sont pensés comme de véritables alternatives.

 

Des exemples ?

K.E. : Nous avons conçu l'application Dérive qui, plutôt que d'optimiser la rapidité du trajet en ville, favorise la pratique de la flânerie. Les villes européennes sont construites pour marcher, contrairement aux villes américaines, qui sont très larges, quadrillées, pensées pour les voitures. Pour aller d'un endroit à un autre, il n'y a généralement rien d'autre à faire que de se déplacer le plus efficacement possible. Sauf que ce modèle est importé dans une ville comme Paris, dans laquelle la flânerie fait partie des grands plaisirs partagés... Pour proposer une alternative, Dérive garantit à l'utilisateur qu'il arrivera à bon port sans pour autant lui imposer un itinéraire précis. C'est une boussole qui fixe votre destination comme nord magnétique, et indique simplement la direction et la distance. À chaque intersection, l'utilisateur peut choisir son trajet. En outre, cette application ne collecte aucune donnée, garantit le respect de la vie privée et a un impact écologique très faible.

 

Votre objectif dans les mois qui viennent ?

K.E. : Continuer à faire ce que nous pensons être juste. Continuer à embarquer toujours plus de gens dans cette aventure, que ce soit des créateurs, des utilisateurs, des organisations ou simplement des curieux. Continuer à faire connaître et à déployer la réflexion et les créations que nous portons. Il y a une véritable attente et un véritable engouement. L’hérésie ne fait que commencer !

 

À consulter :

www.heretique.fr

www.derive.today

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