Portrait de Dorothée Moisan, journaliste d'investigation et autrice de l'enquête « Les Plastiqueurs »

Portrait de Dorothée Moisan
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L’ADN Le Shift est le collectif de L’ADN, son prolongement humain. Il est né d’une volonté de faire naître d’authentiques conversations, de créer des relations durables et de nous donner les moyens d'agir ensemble. Ses membres veulent penser, encourager et écrire collectivement le grand récit de la transition écologique. Avec ces portraits, nous leur donnons la parole.

 

L'information est devenue un outil à part entière pour lutter contre le réchauffement climatique. En alertant sur les risques liés à nos modes de consommation, et en dévoilant ce qui est caché au grand public, les journalistes ont le pouvoir d'éveiller les consciences et de faire bouger les lignes. C'est précisément la mission que Dorothée Moisan s'est fixée.  

 

Elle aurait pu faire toute sa carrière à l'Agence France-Presse. Après 18 ans passés dans cette vénérable institution, Dorothée Moisan a décidé de retourner à l'université pour se former sur le changement climatique, avant de se lancer en indépendante pour écrire sur les enjeux environnementaux. Après avoir rédigé de nombreux articles pour Reporterre, Mediapart, Le Monde, Les Jours ou L'ADN, elle a sorti en 2021 un livre coup de poing sur les dessous méconnus de l'industrie du plastique. Le problème est loin d'être résolu car comme elle l'a découvert en enquêtant, les principaux acteurs envisagent d'investir d'ici 2025, rien qu'aux États-Unis, 200 milliards de dollars pour construire de nouvelles usines de production, et seulement 1,5 milliard pour muscler le recyclage. Du greenwashing à l'état pur.

« Les Plastiqueurs » est une enquête au long cours qui redonne tout son sens au journalisme d'investigation, celui d'un aiguillon qui vise à piquer au bon endroit afin de remettre la société dans la bonne direction. Le livre est d'ailleurs paru en partie sous forme d'articles avant de sortir en librairies.

 

Pourquoi avez-vous choisi de pré-publier « Les Plastiqueurs » dans la presse ?

Dorothée Moisan : Lorsqu'en mars 2020, j'ai commencé à enquêter pour  écrire ce livre, le Covid est arrivé et les éditeurs avec lesquels j'étais en pourparlers ont  totalement disparu des écrans radars. Ils ne répondaient plus aux mails. Du coup, je ne savais pas trop ce qui allait se passer. J'ai décidé de saucissonner mon enquête en feuilletons pour qu'elle puisse paraître, d'une manière ou d'une autre. En avril, Le Monde a pris deux articles sur le plastique à usage unique, un premier sur les entreprises qui se servaient de la pandémie pour vendre plus de plastique et un autre sur l'incinération des déchets médicaux. Puis, j'ai publié une dizaine d'épisodes dans Les Jours, avec la possibilité d'en utiliser une bonne partie pour mon livre par la suite. Cette « obsession » autour du plastique leur correspondait parfaitement car c'est un média qui raconte « l'actualité en séries ».

 

En diffusant une information plus complète, la presse écrite est-elle plus efficace que les autres médias pour accélérer les prises de conscience ?

D. M. : Pour moi, informer, c’est donner les clés pour agir. C'est pour cette raison que je suis journaliste. C'est ma manière à moi de m'engager. Je ne fais pas partie d'une ONG, je ne vais pas aller protéger les dauphins à l'autre bout du monde... Je ne suis pas sur le terrain.

En ce qui concerne le plastique, tout le monde parle de la pollution visible, alors qu'à mon sens, ce n'est pas ce qui va faire changer les choses. Ce n'est pas parce qu'un reportage montre des déchets accumulés sur une plage en Indonésie ou en Turquie que les gens vont véritablement changer leurs habitudes.

Je pense que l'information a plus d'impact si le lecteur comprend que le plastique qu'il utilise tous les jours est toxique et met en danger sa santé, ainsi que celle de ses proches. Ce n'est pas un matériau inerte. Traiter la question sous cet angle permet d'avoir un impact plus important sur les comportements et sur les habitudes d'achat. Cette enquête avait pour but de provoquer un électrochoc. Visiblement, ça a été le cas car plusieurs lecteurs  m'ont dit qu'ils avaient changé leur façon de consommer.

 

Selon vous, le journalisme de solution est-il une bonne alternative pour faire bouger les lignes ?

D. M. : C'est une très bonne alternative. Pour autant je pense qu'il est indispensable que les gens puissent appréhender avec précision toute la complexité d'un problème, afin de comprendre le risque qui en découle. On a pu reprocher à mon livre de ne pas montrer les solutions... Pour autant, je pense que quand on a pris conscience du danger que représente le plastique, les solutions viennent d'elles-mêmes. Il n'y a même pas besoin de les écrire. Quand on réalise que les ustensiles de cuisine en plastique noir sont particulièrement nocifs, il suffit d'en acheter en bois ou en inox et c'est réglé. Il n'y a pas de difficulté. C'est juste une évidence.

Le journalisme de solutions favorise souvent une solution en particulier, et les gens ont l'impression que c'est la seule et unique option. Combien d'ONG mettent tous leurs efforts dans le nettoyage des océans, alors que 99 % des microparticules de plastique se situent en dessous de la surface et ne peuvent pas être prélevées ? Il y a une part de mensonge. Il faudrait aller plus loin que ce que l'on fait actuellement et changer de modèle de société et ça, c'est plus difficile à entendre et à mettre en place.

 

Votre grand projet pour 2022 ?

D. M. : C'est encore secret. J'ai deux livres en préparation pour l'année prochaine. Je ne peux pas dévoiler les sujets, mais ce seront de nouvelles enquêtes qui porteront sur les questions environnementales.

 

À lire :

Dorothée Moisan, Les Plastiqueurs, 2021, Kero

 

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